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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRES

DE TALLEYRAND,

ADRESSEE A

MADAME DE STAËL

1793-1814



Nous publions ici une suite de lettres écrites à la fin de l’année 1793, par M. de Talleyrand à Mme de Staël, pendant le séjour que cet homme célèbre dut faire en Angleterre, après la mission qu’il avait été chargé de remplir auprès du gouvernement britannique par les derniers ministres de Louis XVI et avant son départ pour l’Amérique. A ce moment, l’ancien évêque d’Autun, malgré le dévouement qu’il avait témoigné et les services qu’il avait rendus à la cause de la Révolution, n’en venait pas moins d’être décrété d’accusation par la Convention. C’était, d’ailleurs, le sort réservé à toute la noblesse libérale qui avait embrassé le parti de la monarchie constitutionnelle, MM. de Narbonne, Mathieu de Montmorency, de Jaucourt, de La Rochefoucauld- Liancourt, etc., tous amis personnels de Mme de Staël, et formant sa société habituelle. La situation de ce groupe d’hommes distingués était des plus pénibles. Bannis de France, mais repoussés et traités de traîtres par toute l’émigration aristocratique qui entourait les princes exilés, mal vus par les cabinets des Puissances coalisées contre la France, ils n’avaient, à vrai dire, où reposer leur tête. Les lettres que l’on va lire peignent vivement les difficultés et l’amertume de ce temps d’épreuve, comme les espérances et les projets souvent chimériques, dont ils s’entretenaient en attendant de meilleurs jours.



Londres, 20 août 1793.

Je reçois de vous une grande lettre de reproches pour ne pas vous avoir écrit ; et je vous ai écrit plusieurs fois, les lettres n’arrivent point ; qu’il ne soit pas question de reproches entre nous, il n’y en aura jamais de mérités.

Parlons-nous de nos intérêts, de nos projets, de nos affaires, et je ne trouve pas un mot de cela dans votre lettre.

Dans la lettre que vous écrivez à Narbonne, je vous voie de l’incertitude et sur votre maison et sur le temps que vous y serez et sur un voyage à Paris ou en Suède.

Cette incertitude-là ne fait qu’augmenter la mienne : je ne sais que faire. Je m’ennuie ici, je suis excédé de ne pas avoir de nouvelles de France ou plutôt des personnes que j’aime ou que je connais en France.

Personne ici tout à fait selon mon esprit ou selon mon cœur ; et avec cela je vois que j’y resterai encore plusieurs mois, ne fusse que pour réfuter l’ouvrage de Mme votre mère contre le divorce ; c’est la seule chose à laquelle je sois décidé.

Il ne faut pas croire qu’il n’y ait que nos lettres, à nous autres pauvres individus qui aimons la liberté et l’ordre, qui soient perdues, celles des négociants le sont tout comme les nôtres, beaucoup s’en plaignent.

L’Allemagne est bien difficile à traverser pour une lettre et pour un constitutionnel.

Mandez-moi vos projets, parlez-moi de Mathieu (1), que fait-il ? quand vous arrive-t-il ? Il va être chassé par le décret des nobles. M. de Montmorency et M. de V… seront déportés ensemble.

La noblesse d’origine, de place ou d’argent, s’en ira par le même décret.

Adieu, faites donc que je sache ce que je ferai, et comment je resterai ou partirai.

Adieu.

(1) M. Mathieu de Montmorency, plus tard duc et ministre des Affaires étrangères.

24 août 1793.

Je vais louer une maison, je ne sais trop où la prendre, mandez-moi le côté qui vous convient davantage, dans huit jours cela sera décidé.

J’attends Mathieu, je pense à l’ambassade de Londres pour M. de Staël, cela serait peut-être possible à arranger, alors j’irai vous rejoindre et vous n’auriez pas les dangers du voyage ; si Mathieu n’arrive pas d’ici huit jours, j’irai le chercher à Paris ; si M. de Staël est obligé de retourner en Suède, je ne sais pas combien de temps j’aurai à ma disposition : il faudra que j’aille à Paris pour les affaires de mon père.

Voilà ce que renferment quatre lettres que vous avez écrites à Narbonne et à moi et d’après lesquelles vous voulez que nous ayons une opinion bien arrêtée.

Le jour de notre départ doit être fixé d’après des renseignements aussi positifs sur l’arrangement de votre hiver.

Tout cela fait que nous sommes dans une mer d’incertitude, et la saison avance.

C’est à vous à mander quand il faut partir et pour combien de temps vous êtes sure de rester.

J’ai pris aujourd’hui dans la correspondance la partie des grogneries, c’est pourquoi ma lettre sera fort courte.

Vous ne nous dites pas si Beaumetz va en Suisse ou si son nouvel état de cuisinier à Abbeville lui plaît assez pour le déterminer à passer ainsi son hiver. J’espère que vous nous direz un peu des nouvelles de tout le monde quand vous aurez Mathieu à vous.

Adieu, il me faut deux ou trois lettres de vous écrites la veille du jour où part la poste (car je m’impatiente contre celles écrites au dernier moment), pour que je vous pardonne toutes les incertitudes dans lesquelles je suis.

Adieu, le vicomte de Talleyrand qui était si doux et si aimable vient de mourir ; j’en suis fâché ; c’est le chagrin qui le tue. Tout ce qui vaut quelque chose et vit obscurément périra comme cela.

Londres, 28 septembre 1793.

J’ai reçu votre dernier ouvrage ; on le réimprime ici, nous l’aurons mardi et j’espère qu’il y aura moins de fautes d’impression que dans l’exemplaire que vous m’avez envoyé (1). Votre nom ne sera pas à la tête mais l’ouvrage sera annoncé dans les papiers avec les précautions que vous m’indiquez. Le libraire a la permission de dire qu’il est de vous. Je fais revoir les épreuves par Sainte-Croix qui est plus que personne propre à ne pas laisser une faute de ponctuation ; il y met du zèle parce qu’il est très content de l’ouvrage. Moi je le trouve rempli de belles et de spirituelles choses. Il est bon pour la reine et pour vous ; je n’aime pas beaucoup les quatre premières pages, mais à dater de là le reste est superbe.

Je vous enverrai les articles qui seront dans les journaux ; j’en ai fait faire deux.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires ou projets.

Toulon me paraît devoir être le lieu où nous devons tâcher de nous rendre ; pour cela il faut que Marseille ait repoussé Carteaux, mais cela fait, il me semble que nous devons aller dans le lieu où l’on parle de constitution de 1789 (2).

Nous n’aurons du gouvernement anglais que bien peu de facilités pour nous rendre à Toulon ou plutôt dans ce moment-ci nous n’en aurons pas, et il n’y a pas de mal à attendre.

Voici à ce qu’il me semble ce que le gouvernement veut faire : envoyer beaucoup de troupes à Toulon (et il part d’ici 12,000 hommes incessamment et cela sans compter les Espagnols, les Napolitains et les gens du pays), chasser Carteaux, détruire son armée, envoyer un commissaire civil avec des pouvoirs fort étendus ; (ce commissaire sera M. Gillot Elliot) : tout cela fait, attendre les comptes qui seront rendus par leur commissaire civil sur la situation des esprits, c’est alors que notre moment arrivera, car je crois que le ralliement des esprits est le mot vague de constitution de 1789.

Mon vœu serait que les districts des départements méridionaux qui ont déjà fait connaître leur attachement à cette constitution de 89 rappelassent à Toulon ou ailleurs les députés de l’assemblée constituante.

On aurait une assemblée, et c’est l’essentiel : car il n’y a qu’une assemblée qui puisse avoir longtemps une popularité assez forte pour aller en avant.

Cette assemblée serait convoquée par les districts et départements méridionaux, et alors on pourrait bien dire qu’elle ne serait point sous l’influence des puissances étrangères.

Vous voyez que tout cela ferait avant tout les affaires de la France et ensuite ferait les nôtres, car notre rôle d’émigré tranquille ne peut pas honnêtement nous convenir longtemps encore.

Réfléchissez sur cela et développez-en dans votre bon esprit les suites avantageuses pour nous tous.

Ce qu’il faut attendre et désirer beaucoup, c’est que le premier compte rendu par M. Elliot nous soit favorable.

Si les puissances ne s’enivrent pas par les succès de Toulon et de Maubeuge, elles feront ce que je dis là et réussiront : si elles font autrement, je ne vois la fin de rien.

Il faut trois semaines pour aller à Toulon lorsque la traversée est heureuse, autant pour revenir, ainsi nous avons environ six ou sept semaines à attendre.

C’est ce que je fais assez tranquillement à Hycombe, où je suis paresseux de mon mieux.

Narbonne attend assez doucement de son côté.

Adieu. Ecrivez-moi ce que vous pensez du fagot de projets que je vous envoie.

Ma raison pour les Puissances éclairées et pour vous ne me fournit rien de mieux. Nous formerons tout de suite notre petit pouvoir exécutif : Narbonne, Sainte-Croix ; pour avoir une armée et pour nos relations avec les Puissances, nous n’aurons besoin que de cela ; notre intérieur n’est pas assez grand encore pour mériter un ministre.

Adieu.

(1) Réflexions sur le procès de la reine, publiées par Mme de Staël en août 1793.

(2) Toulon venait, à cette date, d’être occupée par les Anglais à la suite de la révolte des provinces du midi de la France contre la Convention. Carteaux était le commandant des troupes de la Convention chargée de réprimer cette insurrection.

Heigh Hycombe, 3 octobre 1793.

Voici les articles qui seront demain dans les journaux ; demain aussi votre ouvrage sera en vente chez Elmsley. Votre nom, comme je crois vous l’avoir mandé, ne sera pas à la tête de l’ouvrage. Elmsley dira aux gens qui lui demanderont qu’il le croit de vous. Ainsi tout le monde le saura et le saura comme il faut.

Si la reine est assez heureuse pour pouvoir être sauvée par un bon livre, elle le sera par votre ouvrage ; mais quand on lit les papiers on a bien de la peine à l’espérer.

Vos Piémontais sont de terribles gens ; ils ne défendent point Lyon et c’est là leur affaire. Ils ne reçoivent de l’Angleterre deux cent mille livres sterling que pour cela et ils n’avancent point. Je crois que c’est pour toucher le subside plus longtemps.

L’affaire de Toulon a toujours bonne mine. Si l’on est raisonnable on ne fera rien que par nous ; car nous sommes les seuls par qui l’on puisse défaire et refaire.

Avez-vous pensé, vous qui aimez les proclamations, à tout ce que l’on pouvait en faire ? N’envoyez rien sur tout cela ici à Narbonne. Dans notre position actuelle, nous n’avons besoin que d’une conduite journalière. Ne tentez pas son amour-propre en lui envoyant quelque chose de tout fait.

Nous avons deux mois à attendre ; si nous nous pressons, nous nuirons à nos affaires.

Je vous instruirai exactement du point où nous en sommes. Faites que nos amis en voyant les événements jugent notre conduite et arrangent la leur.

Adieu. Aujourd’hui j’ai affaire, vous n’en aurez pas davantage de moi.

Ecrivez-moi toujours à Londres. J’y retourne demain.

Mme de Flahaut dit que vous lui avez promis des nouvelles de son mari qui est depuis un an en prison à Anvers. Mandez-nous ce que vous pouvez en savoir.

Elle voudrait bien que vous chargeassiez Alexandre ou quelque autre de faire, sur le sort de ce malheureux homme, quelque question à un des députés d’Anvers ou à un des secrétaires du ministre de la justice.

Londres, 8 octobre 1793.

L’affaire de Toulon est conduite par les aristocrates émigrés ; ce sont eux (qui ont perdu tout ce qu’ils ont approché), qu’on laisse faire les choix et dont on suit les plans.

Après Varenne, la royauté a été sauvée par le parti constitutionnel ; le 10 août, elle a été perdue par le parti aristocratique qui s’est opposé jusqu’au dernier moment à ce que le roi fût à Rouen.

Les aristocrates ont conduit récemment l’entreprise faite sur les colonies françaises ; elle a absolument manqué.

Il me semble que deux ans de guerre avaient assez démontré que contre les étrangers, tout le monde est soldat en France, et les honnêtes gens qui détestent la Convention et les scélérats qui sont dévoués à son service, parce que les étrangers se sont toujours présentés ou comme voulant conquérir le territoire, ou comme voulant détruire la liberté.

Il faut se presser de prendre un autre moyen ; j’ai été frappé de ce que dit sur cela Mallet du Pan qui effraye les Puissances en annonçant qu’à la haine des étrangers, il se joindra en France des habitudes militaires impossibles à détruire et très près de se former par l’impossibilité de faire aujourd’hui un autre métier que celui des armes.

Tout cela conduit à penser que c’est de l’intérieur de la France que peut sortir la seule force en état de remplir le grand objet que les Puissances doivent se proposer ; pour tout bon esprit, cette proposition est démontrée ; et c’est M. de Serran (ce petit Serran, le fils du gouverneur de M. le duc d’Artois,) et M. de Cazales qui partent avec M. Elliot. D’André est refusé, Narbonne, on n’a pas voulu l’entendre et il a demandé par écrit un rendez-vous à M. Pitt, qui lui a fait dire par M. Faukeen qu’il préférait que ce rendez-vous fût pour un autre moment.

Que faire au milieu de cet aveuglement des cabinets de l’Europe ? Attendre et dormir si l’on peut. C’est à cela que je me destine d’ici au mois de mars.

Est-ce que, - étant bien sûr qu’il y a dans l’intérieur de la France un grand nombre d’hommes ennemis du joug abominable sous lequel ils sont, - est-ce que l’on ne devrait pas chercher un moyen pour cette classe innombrable de lui faire exprimer et défendre son opinion en présentant les Puissances belligérantes comme protectrices et non comme ennemies ? L’expérience prouve que dans le nord, les Puissances ont pris de mauvaises mesures, car depuis qu’elles ont adopté dans leurs succès toutes les formes de la conquête, les départements du nord, qui s’étaient montrés d’abord les plus éloignés de l’esprit républicain, sont aujourd’hui les plus dévoués à la Convention et que le midi qui était primitivement républicain ardent, n’ayant point d’inquiétude de la part des étrangers, est disposé à revenir à la monarchie limitée.

J’invoque la grâce de M. Pitt pour lui demander de se placer au milieu de la France pour bien juger les moyens de succès. Il y trouverait trois factions très inégales qui la partagent : les aristocrates, les constitutionnels et les républicains. Les constitutionnels et les républicains sont deux classes déterminées, elles ont un code écrit, les aristocrates forment une classe vague, subdivisée et sans accord dont on ne connaît que les haines et les intrigues et dont personne ne connaît ni le but ni les effets. M. Pitt ! M. Pitt ! ne croyez aucun des partis, ne croyez aucune des personnes qui vous parlent, mais regardez et faites !

On dit toujours que les constitutionnels n’ont point de parti en France. La France (hors les chefs républicains) est leur parti, car c’est précisément l’amour des Français pour la Constitution qu’on a employé pour la détruire. C’est en disant que le roi ne voulait pas être constitutionnel, que les Puissances belligérantes voulaient détruire la Constitution, qu’on a animé le peuple et qu’on a fait le 10 août. Ainsi le peuple n’aurait pas songé à devenir républicain, s’il n’avait pas été trompé ; ainsi les Puissances en se déclarant franchement pour la Constitution auraient peu désormais à combattre et auraient dans le sein même de la France des milliers d’hommes prêts à les aider.

Voilà les forces qu’ont les constitutionnels ; voilà leur armée. De plus, avec les constitutionnels, point de pouvoir absolu ; ainsi moins d’inquiétude pour les vengeances, ce qui est beaucoup pour un peuple qui, comme dit Mallet du Pan, est fédéré par les crimes.

Je crois et je suis sûr que vous êtes de cet avis, que si les constitutionnels étaient protégés dans les villes qui se mirent sous la sauvegarde des alliés, si on leur donnait la faculté d’émettre leur vœu, bientôt ils parviendraient à remuer le peuple, à faire entendre le nom de roi sans terreur, à arracher la reine de l’abbaye, à donner sans secousse aux émigrés des moyens de rentrer dans leurs propriétés, à présenter aux Français et aux Puissances, une paix convenable et qui ne serait pas achetée par la servitude, à changer enfin la constitution pour la rendre plus monarchique, plus gouvernante : mais tout cela sans un nouvel éboulement.

Il est précieux de conserver le mot de Constitution pour ramener le peuple à des idées de fixité qu’il est si important de replacer parmi nous, etc., etc., etc.

Le fait est que le moment ne vaut rien pour nous, il faut attendre. Nous ne voulons rien que de raisonnable pour les Puissances et pour la France. Il est très possible que M. Elliot, à son arrivée à Toulon, voie que nous avons raison. Il faut attendre qu’il écrive de Toulon. C’est là ce qu’il y a de plus sage et pour Narbonne et pour moi.

Adieu, je vous aime de tout mon cœur.

Heigh Hycombe, 30 octobre.

C’est demain que votre ouvrage sera en vente et après-demain qu’il y aura la petite note dans le sens convenu dans les papiers.

Je n’ai eu le temps de vous rien écrire dans ma dernière lettre ; on me pressait pour partir, je ne savais ce que j’écrivais et j’oubliais des choses assez importantes.

Je vous ai mandé ou j’ai dû vous mander que notre projet était d’attendre tranquillement ici les premières dépêches de M. Elliot ; de chercher des moyens d’en savoir le contenu, et d’après ce qu’elles renferment, de faire une demande collective ou individuelle pour nous rendre à Toulon. Ce que je désirerais extrêmement, ce serait qu’il fût fait par quelques districts du midi la demande d’une assemblée, et dans l’impossibilité d’en avoir une nouvelle, le retour de l’assemblée constituante. C’est là ce que je vous demande de votre côté de faire parvenir dans le midi par les moyens que vous pouvez avoir à votre disposition. Il m’est démontré que c’est là l’intérêt bien entendu des gouvernements en guerre avec la France autant que le nôtre. Il n’y a point d’hommes aussi appelés que nous à faire une constitution raisonnable. Vous trouverez sûrement quelques moyens de faire parvenir notre projet à nos amis sans les compromettre. Lorsqu’une fois cette assemblée sera formée, il faudra que M. de Staël se fasse envoyé vers cette assemblée et qu’elle soit reconnue par les Puissances comme la seule assemblée légitime, de là l’ordre, de là la paix, etc.

N’écrivez point sur tout cela à M. Douglas, il est ami de M. Elliot, mais avant tout il est faux, et c’est son intérêt à lui ou celui de telle personne dont il attend quelque chose, qui le conduit.

Je n’ai point parlé de ce projet qu’avec Narbonne et Sainte-Croix. Tous les deux sont de mon avis absolument. Sainte-Croix, qui voit souvent des aristocrates, est convaincu, en dépit d’eux, que rien ne peut être fait que par une assemblée.

Le roi et la reine courent moins de danger par nous que par les prises de Valenciennes, Quesnoy et Maubeuge.

Nous n’agirions qu’en leur nom ; nous aurions besoin d’un Bourbon comme chef du conseil exécutif. Nous le trouverions à Marseille où est M. le prince de Conti, qui peut être lieutenant-général du royaume. C’est un homme de paille. <>P>Si les choses se passent ainsi, les Anglais auront la gloire d’avoir pacifié l’Europe, remis l’ordre en France, et ils auront fait une guerre utile pour eux, car il est impossible que le pouvoir quelconque qui gouvernera la France ne leur donne pas de dédommagements convenables pour les dépenses de la guerre dans laquelle les insensés Français les ont entraînés. Il paraît que Marseille va faire comme Toulon ; la disposition des esprits et la famine doivent le faire espérer.

Songez-vous de quelle importance il est que M. Elliot ne tombe pas dans de mauvaises mains à son arrivée à Toulon et qu’il voie les choses telles qu’elles sont ? Il aurait été fort à désirer qu’un homme comme d’André eût été avec lui ; il n’a aucune couleur, ni aristocratique, ni démocratique, et il connaît le pays mieux que personne. Mais ce serait se servir de quelqu’un de nous et il paraît qu’ici on ne le veut pas.

On attendra des nouvelles de M. Elliot avant de se décider à faire quelque chose de nous.

La rentrée du Parlement sera bien brillante pour le ministère. L’opposition aura beau faire valoir la défaite de Dunkerque et le nombre des hommes tués, et l’argent dépensé. Toulon, toute la marine française, l’empire absolu de la Méditerranée répondent à tout.

Adieu. Faites des vœux pour que les premières lettres de M. Elliot soient bonnes et voyez ce qu’il faudrait faire pour qu’il y eût des adresses de département et de district pour l’assemblée constituante.

C’est là la grande question pour nous et même pour les émigrés, car il faudra un pouvoir tel que celui qu’aurait l’assemblée constituante rappelée pour leur donner les moyens de rentrer en France et pour revenir sur les confiscations républicaines. Sans cela, jamais ils ne pourront rentrer dans leurs biens.

Ils devraient sentir cela, mais ils ont trop d’aigreur pour le sentir eux-mêmes : il faut faire leur bien sans eux.

Voilà des espérances.

Voici bien le contraire.

Si les Anglais disaient : « MM. les émigrés, constitutionnels, aristocrates, princes, nous vous avons fait une place en France où vous pouvez aller vous poser ; de là, faites vos affaires vous-mêmes. Nous allons vous conduire à Toulon tous. » Ce serait une chose horrible. J’espère que la lassitude, dont on doit être de tous les Français de tous les partis, ne produira pas cette fin féroce.

Je crois à M. Pitt trop d’honneur et trop de vraie habileté pour adopter ce parti qui sera certainement proposé aux hommes de l’administration qui sont un peu influencés par nos émigrés.

Adieu, ne dites plus que je ne vous écris pas des volumes.

Narbonne a vu M. Faukeen, il y a deux ou trois jours. Des politesses sans résultat.

Adieu, je vous aime de tout mon cœur.

Un mot à nos amis Mathieu, Beaumetz, Jaucourt.

1er novembre.

Ne vous effrayez pas ! Sur l’affaire de Toulon comme sur tout ce qui se passe dans ma tête et dans mon cœur, j’ai causé avec vous ; depuis plus de quinze jours, je n’y pense plus.

Il y avait là un moyen : il n’existe plus. Les Puissances connaissent encore bien moins que nous l’état de la France.

Vous en jugerez par cette grande ressource qu’avait l’Angleterre et qu’elle vient de perdre ; son manifeste paraît, il n’appellera et ne contentera personne.

Narbonne m’annonce qu’il viendra me voir la semaine prochaine ; nous causerons de ses projets.

Je vous manderai notre résultat. La vérité est que mon vœu serait d’aller en Suisse. A tous les égards, cela me conviendrait beaucoup ; mais d’abord y avons-nous une manière d’être posés quelque part pendant deux ans, et puis quel argent cela nécessite-t-il ?

Aujourd’hui, mes livres vendues, j’ai en tout, hors de France sept cent cinquante livres sterling ; à quoi cela est-il bon ? De plus, je ne quitterai pas l’Angleterre sans savoir si Mme de Laval et B…, ont absolument renoncé au projet d’y venir, ce que je ne crois pas.

C’est à Mathieu à s’instruire et à m’instruire sur cela, dites-le lui, car je ne lui écrirai pas aujourd’hui, j’ai la migraine ; ce sera pour le prochain courrier.

Je suis pleinement de votre avis, je ne connais pas la France, mais c’est à vous à m’instruire.

Vous me dites : « M. de S. a bien d’autres projets, bien meilleur pour nous.

Expliquez-moi cette phrase.

Mandez-moi ce que vous décidez pour l’hiver.

Adieu, je ne puis plus écrire, j’ai trop mal à la tête.

Mille choses à nos amis.

Heigh Hycombe, 8 novembre.

Narbonne, comme je vous l’ai mandé, est venu passer vingt-quatre heures. Il retourne aujourd’hui à Londres, riche de tous les passeports dont il a besoin. Ainsi, en partant bien exactement de Nyon, le 20 novembre, vous pourrez le rencontrer dans quelque coin de l’Allemagne, ou si vous ne le rencontrez pas, vous m’arriverez à Londres où je serai bien heureux de vous voir pendant le temps que vous chercherez à avoir des passeports pour retourner.

Je ne prendrai point de parti pour moi avant le mois de mars. Vous me mandez dans votre dernière lettre si Mme de Laval peut se tirer de son arrestation ; est-ce qu’elle est arrêtée ? Mathieu m’avait mandé qu’elle l’avait été un moment et qu’elle ne l’était plus. Je prie quelqu’un de vous de m’expliquer cela. Narbonne s’engage, quand il sera à Nyon, de m’écrire ou de me faire écrire tous les courriers, ce qui nous manque ici de nouvelles. Les faits de guerre, nous les savons ; mais nous ignorons tout ce qui se passe dans l’intérieur et nous ne savons rien sur les personnes.

C’est là ce qu’il me faut, ainsi que les projets.

C’est une maison finie pour la France que la maison de Bourbon. Voilà de quoi penser. Dans tous mes projets pour dans trois ou quatre ans, bien des noms étrangers, bien des noms français me sont venus et plusieurs fois, par des chemins différents, j’ai rencontré Mathieu.

Si j’étais avec vous et que nous n’eussions pas déparlé pendant huit ou dix jours, vous trouveriez que ce n’est pas du Bedlam tout pur.

J’en suis absolument à vos idées sur notre situation actuelle. Plusieurs années à ne pas faire autre chose que vivre. S’il y avait une contre-révolution dans notre sens, s’en mêler ; s’il y en a quelqu’autre, attendre.

Je les ai toutes dans le cœur, mais il n’y en a qu’une dans laquelle nous puissions être actifs.

Je traînerai jusqu’au mois de mars, soit à la ville, soit à la campagne, dépensant le moins d’argent que je pourrai. Mandez-moi quels sont les fonds de votre société. Je voudrais savoir ce que réunie elle possède de positif, combien vous estimez que votre petite manière de vivre vous coûtera. C’est pour vivre avec vous que je fais tous mes arrangements.

Je vous manderai ce que j’aurai à apporter le 1er mars.

Adieu, faites donc pêcher Beaumetz et Mme de Luynes et Mme de Laval. Je ne conçois pas que tout cela n’ait pas trouvé le moyen de s’en aller par le Havre, d’où il arrive perpétuellement du monde.

Adieu, je vous aime de tout mon cœur. Mille choses à nos amis.

Ne soyez pas inquiet du voyage de Narbonne, car M. Faukeen vient de lui écrire qu’il pourrait voir M. Pitt avant son départ et il en aura, j’espère, une lettre pour Robert. Alors cela sera utile à toute la colonie.

Sans date.

Dans ma dernière lettre, je vous ai mandé que rien ne pouvait m’engager à prendre le parti d’aller en Amérique ; je n’avais pas prévu et il m’était impossible de prévoir que je recevrais un ordre du roi qui m’obligerait à quitter le royaume.

Mardi dernier à cinq heures du soir, sont entrés chez moi deux hommes, dont l’un m’a signifié qu’il était messager d’Etat et qu’il venait m’apporter un ordre du roi qui m’enjoignait de quitter ses Etats dans l’espace de cinq jours. J’ai lu l’ordre et j’ai dit, sans faire une réflexion, et je crois même sans avoir montré le plus léger trouble, que j’exécuterais les ordres qui m’étaient signifiés.

Ma première démarche a été de déclarer aux ministres du roi que je défiais que l’on pût donner un seul motif, même un seul prétexte, à l’acte dur dont j’étais l’objet. J’ai demandé à être entendu. J’ai demandé à connaître l’accusation quelconque qui motivait cette rigueur,j’ai dit que tout juge m’était bon, que je n’en récusais aucun, que je ne demandais même pas à connaître mes accusateurs ; il m’a été impossible d’obtenir aucune réponse.

Ce qui se dit le plus, c’est que c’est sur la demande de l’empereur et du roi de Prusse que l’ordre de quitter le royaume m’a été donné. Apparemment que l’empereur et le roi de Prusse craignent les gens qui pêchent à la ligne pendant l’été et corrigent les épreuves d’un roman pendant l’hiver. C’est à cela qu’a été employée cette tête active dont le séjour en Europe est si inquiétant.

Tous les différents motifs qui m’ont été donnés me prouvent qu’il n’y a aucune sûreté pour moi à aller sur une mer où la Russie peut avoir quelques bâtiments, ni sur une terre où le roi de Prusse ou l’empereur peuvent avoir quelques droits directs, ou quelque influence positive, comme Hambourg.

J’ai pris mon parti : j’ai retenu une place sur un bâtiment américain et je m’embarque samedi.

C’est à 30 ans que je recommence une nouvelle vie : car c’est la vie que je veux ; j’aime trop mes amis pour avoir d’autres idées ; et puis j’ai à dire et à dire bien haut ce que j’ai voulu, ce que j’ai fait, ce que j’ai empêché, ce que j’ai regretté ; j’ai à montrer combien j’ai aimé la liberté, que j’aime encore, et combien je déteste les Français.

Il n’y a pas un seul motif, un seul prétexte, à l’ordre que j’ai reçu, et cela c’est vrai, parole d’honneur, de moi à vous.

Quand il y aura un moyen de se rejoindre sans passer par quelque forteresse du roi de Prusse, j’arriverai.

Je ne m’établirai dans aucun lieu qu’avec ce que je continuerai toute ma vie à appeler nous ; l’Amérique est un asile aussi bon que tout autre ; quand on fait son cours d’idées politiques, c’est un pays à voir.

Je ne fais là qu’un voyage ; et je vous le répète : aussitôt qu’il sera possible à nous d’être tranquilles ou utiles quelque part, comptez tous sur moi.

Beaumetz, tout aussi simplement que me l’aurait dit un des frères d’autrefois, m’a dit qu’il partirait avec moi, et moi, tout aussi simplement, je l’ai accepté.

Samedi nous couchons à bord. Je ne vous parle pas et je vous prie de ne pas me parler de regrets, il y a ici nécessité.

Parlons des moyens d’être bien, c'est-à-dire de savoir quelque chose de nous le plus souvent possible et ensuite travaillons au retour.

Toute explication sur mon départ, ou plutôt toute question à laquelle personne, y compris tous les ministres d’Europe, ne pourra vous répondre, toute question à ce sujet sera mandée par vous à Narbonne, ou à Mme d’Hénin ou à tout autre.

C’est bon pour des lettres d’Europe : à moi, il me faut maintenant des choses plus substantielles. Il me faut des lettres longues, détaillées sur les choses et les personnes, et surtout des lettres qui ne soient pas écrites dans un moment où vous êtes pressée.

Il part d’ici deux vaisseaux par mois régulièrement, outre cela beaucoup d’occasions. Les lettres passent nécessairement par l’Angleterre.

Ecrivez-moi d’abord à mon adresse : Ch. Maurice Talleyrand, à Philadelphie.

Que cette seconde lettre soit cachetée avec un pain à cacheter et qu’il y ait une seconde enveloppe avec cette adresse-ci : William Vaughan, esq., Mincing Lane London.

Lisez cette lettre à Mathieu et à Jaucourt.

Leur ami est plus éloigné, c’est quelques jours de plus pour revenir. Du reste rien n’est changé et rien ne changera jamais, jamais…. ma chère amie.

Si vous avez quelque question personnelle à moi sur laquelle vous vouliez une réponse, écrivez à Mme de Flahaut, n. 27, Half moon street.

J’écrirai à Mathieu et à Jaucourt par le premier courrier.

17 décembre.

Voici une lettre de Mme d’Hénin ; elle me mande qu’elle préférerait que je vous l’envoyasse par une occasion mais qu’avant tout elle désire que vous la receviez par ce courrier ; je n’ai pas d’occasion et selon sa volonté, avant tout je vous l’envoie.

Narbonne se démène de son mieux pour son affaire de Saint-Domingue, d’ici à huit jours il aura fait quelque arrangement, ainsi il sera tout prêt, quand il recevra votre réponse, à partir.

Je me vois, pour une foule de raisons, nécessité à remettre au printemps, un parti quelconque sur moi. Ce qui est vrai au dernier degré, c’est que je ne connais de manière d’être décente et douce dans notre réunion, et vous savez ce que j’entends par notre, je parle sue cela la même langue que Mathieu.

Vous avez sûrement imaginé et fait l’impossible pour sa mère.

Est-ce qu’un enlèvement ne serait pas possible à tenter ? Est-ce qu’un faux certificat de résidence d’Ormesson, ne pourrait être obtenu ? Est-ce qu’avec de l’argent, on n’aurait pas accès auprès des geôliers ?

Il est inutile que je vous parle de tout cela, car sûrement vous avez tout essayé. Il faut bien être fatalisé pour se faire arrêter à la fin de septembre, lorsqu’on était décidé à la fin d’août à partir et alors il y avait mille moyens dans tous les ports. Ses amis ont bien quelque reproche à se faire dans toutes ces lenteurs-là.

Adieu, je suis dans une disposition détestable ; je ne sais qu’espérer, voilà la tentative de Moira qui devient nulle ; il est vraisemblable qu’il rentrera au premier jour à Portsmouth. Cela calmera les républicains contre cette pauvre Vendée ; et des massacres sans nombre.

Toulon va bien mal.

On apprend des nouvelles de batailles, où il périt 20 ou 30,000 hommes, et le fond des affaires ne change pas.

Qu’espérez-vous ?

J’embrasse nos amis.

Vous savez que la nièce de Mme d’Hénin qui a épousé Grefulhe a la petite vérole.

Ce mariage tourne mal, il la rend malheureuse et elle a trop de petite vérole pour trouver aisément des consolateurs.

Londres, 1er mars 1794.

Voici la dernière lettre que j’écrirai de Londres ; demain matin, je serai sur mon bâtiment. En partant, ma chère amie, je vous demande de penser que le seul plaisir que je puisse avoir, c’est de recevoir de vos lettres. Il part régulièrement deux bâtiments par mois ; il y a outre cela des bâtiments de commerce ; écrivez-moi souvent aux adresses que je vous ai données. Mettez-vous ici en correspondance avec Mme de Flahaut, mais comme elle va à la campagne dans peu de temps, je préfère que vous m’écriviez par M. William Vaughan, Mincing Lane, City, London.

Aucune personne, à quelque hauteur d’aristocratie que je l’aie choisie, n’a pu obtenir de réponse ou plutôt d’explication sur l’ordre que j’ai reçu de quitter l’Angleterre.

Faites ce que vous pourrez pour tirer Mme de Laval de notre horrible France ; je vous remercie de tout ce que vous ferez pour elle.

Mon opinion est comme je vous l’ai mandé, que Narbonne partira d’ici dès qu’il aura embarqué Ferdinand.

Je suis bien aise que notre colonie soit en Suisse ; elle est mieux là qu’en Angleterre ; Narbonne même n’y est que d’une manière pénible ; sur ce qu’on disait et sur ce qu’on renouvelle tous les jours que tel ou tel Français et peut-être tous les Français constitutionnels seront obligés de quitter Londres, il questionne tantôt le duc de Gloucester, tantôt M. Faukeen, et tout cela rend la vie souverainement désagréable. Je m’en vais dans l’opinion qu’il sera avec vous dans le mois d’avril, c’est là ce qu’il m’a dit. Je répète en m’en allant que le jour où vous aurez un endroit sûr pour arriver et rester, je reviendrai ; et que si les affaires se perdent absolument en Europe, je vous garderai et vous arrangerai une retraite pour les dix années qui vont arriver ; mais faites que nous ne soyons pas séparés plus d’un an.

Que Beaumetz s’établisse ou non en Amérique, comme il en a le projet, je reviendrai au moment où vous, qui restez, m’en donnerez la possibilité.

Adieu, chère amie, je vous aime de toute mon âme.

Voici une lettre de Mme d’Henin. J’ai écrit hier à Gar… et à Saint-Léon sous votre adresse.

Répétez tous les jours à Mathieu, quoique j’aie la confiance, que ce n’est pas nécessaire de m’écrire continuellement.



Nous donnons ici la suite des lettres de M. de Talleyrand à Mme de Staël ; celles qu’on va lire ont été écrites pendant le séjour que l’ancien évêque d’Autun fit en Amérique.


Philadelphie, 12 mai 1794.

J’ai eu une traversée assez douce, chère amie ; après trente-huit jours de mer à compter de Falmouth, je suis arrivé à Philadelphie. Les huit premiers jours j’ai été souffrant, deux ou trois jours encore j’ai eu du mal être ; le reste du temps je me suis porté de manière à faire vraiment de la peine à tous messieurs les catholiques émigrés.

Nous n’avons pas rencontré un seul bâtiment dans tout notre voyage. Les chances pour être pris ne laissaient pourtant pas que d’être nombreuses, car les bâtiments anglais qui sont à croiser près de Terre-Neuve arrêtent les vaisseaux américains et les retiennent dans leurs colonies ; les Français prennent et pillent ; les Algériens prennent et vendent : nous avons évité tous ces petits dangers-là ; ainsi j’ai fait ce que, dans tout autre disposition d’âme j’appellerais un bon voyage.

En arrivant ici, j’ai trouvé un embargo sur tous les vaisseaux qui sont en Amérique ; pour le moment il n’y a plus de communication avec l’Europe.

Cet embargo a été motivé par les arrestations dures et continuelles des vaisseaux américains par les vaisseaux anglais.

On envoie par un bâtiment parlementaire, un ambassadeur extraordinaire dont le voyage a pour objet le rétablissement de l’harmonie entre les deux pays. Si l’Angleterre est de bonne foi disposée à la paix avec ce pays-ci, tout s’arrangera, car certainement M. Jay (c’est le nom de l’envoyé), n’insistera que sur ce qui est parfaitement raisonnable.

Avec quelques réparations et dédommagements pour les prises qui ont été faites d’une manière si injuste, on finira l’affaire.

Le départ de M. Jay me donne une occasion pour écrire ; on espère que l’embargo ne durera pas plus que jusqu’à la fin du mois de mai.

Je n’ai, depuis que je suis en Amérique, reçu que deux lettres, celle de Mathieu et la vôtre. Quel bien elles m’ont fait ! Qu’il y avait de temps que rien de doux n’était arrivé jusqu’à mon cœur ! Je l’ai, tous ces temps-ci, distrait par des occupations d’esprit, par des idées de fortune, par des combinaisons de spéculations ; tout cela est bon pour quelques quarts d’heure, mais voilà tout. Beaumetz même est bien peu de chose pour mon cœur, il a des inquiétudes de vanité qui sont bien sèches et qui m’ont expliqué pourquoi, à quarante ans qu’il a, ses plus anciens amis sont des connaissances de dix huit mois.

Il m’a été de ressource par son esprit qui n’a aucune nouveauté, mais qui est grand développeur ; avec cela on cause fort bien et on aurait fait fortune dans l’ancien régime, car il est absolument taillé en maître des requêtes, de la facilité pour parler, rien de bien arrêté dans l’esprit, s’échauffant pour l’avis qu’il va quitter, et des formes camarades, avec lesquelles on a suffisamment l’air bon enfant.

Somme toute, il vaut mieux que beaucoup d’autres, mais il n’est pas d’une aussi belle eau que nos amis. Eux n’ont pas fait d’apprentissage pour faire fortune, et cet apprentissage donne des habitudes qui restent. Tout cela est entre nous, chère amie ; ne me répondez pas un mot qui y ait rapport, car souvent il me demande ce que vous m’écrivez, et que je veux pouvoir lui montrer vos lettres.

Vous me demandez ce que je pense de votre projet sur le Danemark ? Comment voulez-vous que j’aie un avis ? Sais-je ce que le Danemark sera obligé de faire ? Sais-je s’il y a un moyen d’y arriver d’ici sans tomber entre les mains d’algériens d’Autriche, des algériens de France ou des algériens d’Alger ? L’Europe sera-t-elle tranquille dans six mois ? c’est de là que dépend la réponse.

L’Amérique est tranquille, voilà qui est sûr ; et, guerre ou non, (je ne crois pas cependant point à la guerre) nous y sommes bien.

J’ai retrouvé ici, parmi les gens que je ne connaissais pas, des regards de bienveillance qu’il y avait longtemps que je n’avais rencontrés.

Je voudrais jusqu’à l’automne ne me décider à rien, attendre les événements de la guerre en Flandre et sur le Rhin et savoir d’après tous ces événements-là votre opinion.

Je vous l’ai mandé avant de partir et je vous le répète : je ferai ce que feront mes amis ; rien ne me porterait à séparer ma vie de la leur.

C’est trop de tout mon cœur que je vous aime pour prendre un parti à moi tout seul. Ma raison me dit qu’il faut refaire un peu de fortune, afin de ne pas être dans la gêne et dans la dépendance continuelle lorsqu’on devient plus âgé ; cette idée m’occupe. Mais, jusqu’à présent, je n’ai pas vu jour à grand’chose. Il y a ici beaucoup d’argent à gagner, mais c’est pour les gens qui en ont. Si vous connaissez des gens qui aient envie de spéculer ici dans les terres, je ferai leurs affaires volontiers. Si j’avais un assez grand nombre de personnes qui me chargeassent de leurs affaires et qui me donnassent un intérêt, elles et moi y gagnerions beaucoup ; elles, parce que les négociants américains sont bien peu sûrs en affaires, et moi, parce que je n’aurais point de fonds à faire pour avoir un intérêt quelconque.

Voyez un peu à cela.

Quand je suis parti d’Angleterre, Narbonne était fort occupé de son habitation de Saint-Domingue ; j’ai pris ici beaucoup d’informations que je lui ai envoyées et, s’il a quelques fonds de ses amis, Cham et autres lui assurent que son habitation pourra être bientôt refaite.

L’Amérique est une trop petite ambassade pour M. de Staël ; nous n’avons que des ministres et point d’hommes de l’espèce de M. de Staël ; ce sont des hommes seconds dans la carrière.

Le ministre d’Angleterre est d’une classe inférieure, celui de Hollande vaut un peu mieux.

Avec cela peut-être que dans six mois, si la France a de grands avantages, il n’y aura pas une place agréable à occuper en Europe ; car je regarde toujours qu’une guerre civile en France sera la suite de la paix.

Vous avez dû être contente de ce qu’on a fait ici pour La Fayette ; c’est particulièrement l’ouvrage de M. de Ternan. Le vicomte de Noailles a l’air d’avoir tout fait, la vérité est qu’il a tenu de bons propos, qu’il a animé les hommes influents ; mais le véritable auteur est Ternan, qui est fort considéré ici.

Blacon est établi avec Talon ; ils spéculent en terre et d’une manière avantageuse. Noailles est aussi dans leur spéculation. Tout le monde croit ici que La Fayette viendrait sur le champ en Amérique, qu’il aurait une belle manière d’être, s’il sort de son infernale prison.

Adieu, chère amie, écrivez-moi toujours à la même adresse, deux enveloppes, William Vaughan, Mincing lane, city, London.

Je ne veux point de lettres par des occasions ; celles-là n’arrivent pas.

Adieu encore une fois, je vous aime pour ma vie de toute mon âme.

Parlez de moi aux nôtres. Je ne vous dis pas comment j’ai été reçu ici, c’est dans ma lettre à Mathieu.

Boston, 4 août 1794.

Voilà la première fois qu’il arrive un bâtiment d’Europe sans que j’aie de vos nouvelles ; le dernier vaisseau ne m’a rien apporté.

Il ne me reste au monde que vos lettres, veut-on aussi me les ôter ?

Je suis à user mon été dans le nord. Je voyage de mon mieux. Je veux que, si l’Europe devient totalement inhabitable pour ceux qui ont de la mesure dans leurs idées et de la modération dans leurs sentiments, ce voyage-ci puisse me servir à choisir quelque position où nous puissions être tous, et tous avec une occupation qui puisse nous assurer l’indépendance. Ce sont vos lettres du mois de septembre et d’octobre, qui doivent m’apprendre ce que je ferai.

J’aperçois de quoi donner du travail utile à ceux de nous qui, après cette campagne-ci, voudront éloigner toutes les chimères de leur esprit et ne plus croire à une France, ni aux Puissances étrangères. Je remets à vous écrire sur tout cela au moment où j’aurai reçu vos lettres d’octobre.

J’avais espéré trouver ici Gouvernet, il me l’avait promis ; mais le besoin d’agir l’a fait partir pour le Canada. Je doute fort que ce voyage lui soit utile.

Mme de Gouvernet a plu extrêmement à toutes les dames de Boston, qui sont les meilleurs juges d’Amérique. Elle parle bien la langue, elle a des manières simples et, ce qui est fort recommandable ici, elle couche toutes les nuits avec son mari ; ils n’avaient qu’une chambre ; prévenez de cela Mathieu et Narbonne, dites-leur bien que c’est un article essentiel pour avoir une bonne réputation dans le pays.

Parmi les choses que je ne sais pas expliquer, le silence absolu de Narbonne depuis mon départ me paraît d’une espèce particulière.

Depuis six mois, et dans quelle circonstance ! je n’en ai pas reçu un seul mot.

Je crois bien que sa première lettre me parviendra avec un chiffre huit ou neuf en tête. Mais comme nous sommes convenus chez M. William Vaughan que toutes ses lettres lui seraient remises, et que toutes les lettres de M. Vaughan m’arrivent, je ne croirai guère à ses chiffres.

Vous m’avez mandé que j’avais dit à Mme de Flahaut que je voulais revenir en Angleterre. Cela n’est pas exact : j’ai mandé que je désirai avoir, pendant l’administration qui m’a forcé à sortir d’Angleterre, la permission d’y revenir.

Après cela j’userai ou n’userai pas de cette permission ; plus vraisemblablement je n’en userai pas, mais je tenais à l’avoir. Pour cela, il m’aurait fallu à Londres quelques amis puissants, et je ne m’en connais pas de ce genre.

D’ailleurs la pleine liberté d’aller en Angleterre, que je désire avoir, n’est quelque chose pour moi que dans le cas où vous vous y établiriez tous, et je crois cela impossible.

Quand j’examine d’ici la situation que nous pouvons avoir et espérer de conserver dans quelque pays d’Europe, je trouve toujours les tourments des émigrés ou des Français. On sera plus ou moins longtemps avant d’éprouver des persécutions de l’un des deux côtés, mais cela finira par là. Voilà de ce que moi, dont les goûts sont européens, suis convaincu.

Il y a ici plus de moyens de refaire de la fortune que dans aucun autre endroit. Je me mets en mesure de faire des commissions d’Europe, et toutes celles que l’on me donnera me seront utiles. Si quelques-uns des amis de M. votre père envoyaient des bâtiments en Amérique, si quelques Suédois font ici des envois, soit à New-York, soit à Philadelphie, je suis en position de faire bien les affaires des personnes qui s’adresseront à moi directement. Je vous prie de mettre, à me procurer des commissions, un peu de votre activité ; il serait trop bête d’être ici pour n’y pas refaire de quoi exister d’une manière bien à l’abri des événements, et en peu de temps on peut gagner beaucoup d’argent, soit par des commissions en marchandises qui seraient consignées, soit par des commissions d’achats dans les fonds publics, soit par des commissions d’achats dans les terres. Les réputations assez incertaines des négociants américains font que les marchands d’Europe sont toujours embarrassés pour charger quelqu’un de leurs affaires. C’est pour cela que je me propose avec quelques avantages.

De toutes les villes que j’ai vues jusqu’à présent, Boston est celle qui me plaît davantage. La campagne qui l’entoure est jolie, et il y a plus de simplicité dans la manière de vivre.

D’ailleurs il y fait moins chaud qu’à Philadelphie, et c’est le trop grand chaud étouffé que je ressens. Je vois Jaucourt établi avec M. de la Châtre en Suisse. Ils font mal. Ici ils auraient été mieux pour leur tranquillité qui sera là, j’en ai peur, de bien peu de temps. Et puis quinze cents lieues entre soi et la terre qu’on regrette quoiqu’on fasse, toujours un peu, me paraissent préférables à du voisinage.

Mathieu m’annonce dans sa lettre un second envoi en Normandie ; j’espère qu’il arrivera dans un temps de quelque nouvelle heureuse pour la France. Il me semble que dans ces moments-là il y a un peu de relâche à leurs cruautés. J’ai mandé à Mathieu ou à vous que M. Monroe, le nouveau ministre d’Amérique en France, m’avait promis son intérêt, auquel il donnerait une forme de réclamation au nom de leurs familles américaines pour Mme de Laval et Mme de L…. sa fille, Mme de Périgord, Mme de Valence, Mme de Damas, Mlle de Beaumetz ; tout cela dans le cas d’une déportation qui ici avait été fort répandue. Alors elles seraient mises par l’ambassadeur sur un bâtiment américain et envoyées ici. C’est une chance.

Adieu, écrivez à M. de Staël pour savoir s’il peut me faire donner ici des commissions suédoises ou danoises.

Adieu, mon amie, à vous pour jamais de toute mon âme.

New-York, 8 septembre 1795.

J’ai un tel besoin, chère amie, d’avoir de vos lettres que je ne suis occupé que de vous donner des moyens commodes et sûrs pour m’écrire. Depuis peu de jours j’ai appris qu’un négociant français de New-York, que je vois et estime, était en correspondance avec M. Gautier que j’ai vu souvent chez vous. Remettez à M. Gautier vos lettres, il a des correspondants dans les ports de France et il me les fera parvenir sous l’adresse de M. Olive de New-York.

Je n’ai encore reçu qu’une lettre de vous, c’est celle où vous me parlez de plusieurs moyens pour rentrer, et vous voulez que je vous dise bien clairement ce que je désire.

D’abord, ou il y aura un tremblement de terre général en Europe ou j’y retournerai au mois de mai prochain, cela est arrêté dans mon esprit. Je voudrais d’abord aller ailleurs qu’en France. Ainsi il faut que les démarches que vous ferez, pour faciliter ma rentrée, soient d’accord avec cela ; vous savez et sentez que je dois vouloir traverser l’Angleterre ; je serais malheureux si je n’y parvenais pas. Pour que j’éprouve moins de difficultés à cet égard, il me semble qu’il ne faut pas que mon décret d’accusation à moi seul soit rappelé. Il y a plusieurs personnes qui sont dans la même situation et dont on doit rapporter les décrets. Je voudrais être avec eux ; avoir une expédition de cet anéantissement de décret donné par le comité de sûreté publique ; et ensuite que, sur le vu de mon passeport, mon émigration fût jugée et que l’on me fît parvenir un acte de ce jugement : je voudrais avoir tout cela au mois de mai prochain au plus tard. Alors je vous écrirai le moment de mon départ et où j’arriverai, car je veux trouver là au moins des paquets de vous. Si je choisissais Hambourg, d’Hambourg j’irais en Angleterre et d’Angleterre en France ; tout cela suppose la paix bien faite.

Je ne reçois ici aucun des décrets réglementaires, relatifs aux émigrés : je vos prie de me les envoyer. Vous me parlez d’un décret favorable à tout ce qui est sorti depuis le 2 septembre et qui n’a point porté les armes : ce décret est-il rendu ou seulement projeté ? Je voudrais l’avoir, non par extrait, mais en totalité.

Dans ma dernière lettre, qui est peut-être au fond de la mer, je vous parlais des enfants de Mme de Périgord et je vous demandais de faire le possible pour eux.

Ma famille et moi n’étant plus dans les mêmes opinions, c’est une raison de cœur de plus pour les servir.

Faites démener l’abbé Desrenaudes, il doit connaître ce pays-ci supérieurement, puisqu’il n’a jamais été arrêté.

Dans ma résolution bien arrêtée de retourner au printemps prochain, il entre mille raisons que vous savez presque toutes ; une que vous ignorez, c’est le mal que l’été fait ici aux Européens.

Le mois de septembre arrivé, tout est dit. Il y a bien encore quelques restes d’une fièvre contagieuse que nous avons eue cette année à New-York, mais qui n’a été presque rien en comparaison de tout ce qui a été dit par la jalousie des autres grandes villes du continent.

J’ai reçu une lettre de Mathieu, bien bonne, bien longue, doucement triste. Narbonne, selon son usage, ne m’écrit pas ; mais Mme de Laval, qui est plus exacte, ne m’écrit pas non plus ; d’elle, cela m’étonne davantage.

Adieu, chère amie, reposez votre cœur sur quelques-uns de vos amis qui jamais ne vous feront de peine et qui pour la vie vous aiment avec le plus tendre dévouement.

Adieu.

New-York, 11 novembre 1795.


A cette date, les amis de M. de Talleyrand, et Mme de Staël en particulier, revenue à Paris, en qualité d’ambassadrice de Suède, ayant obtenu du Directoire que le décret de la Convention qui l’avait banni fût retiré, il dut, comme on le voit, se préparer à rentrer en Europe

Voilà donc, grâce à vous, chère amie, une affaire terminée, vous avez fait en totalité ce que je désirais. Je voulais que la même convention qui m’avait accusé revint sur son décret.

Au printemps je partirai d’ici pour le port que vous m’indiquerez, et le reste de ma vie, quelque lieu que vous habitiez, se passera près de vous.

Mille raisons me font choisir le mois de mai pour m’embarquer ; peut-être sera-ce avec une cargaison convenable aux besoins de la France, à cette époque ; ne serait-ce pas votre avis ?

M. de Staël me donnera-t-il une petite chambre ? c’est chez vous que je voudrais descendre en arrivant. Si vous aperceviez de la difficulté à arriver à un de nos ports, j’irais en Hollande et de là, par terre, je me rendrais rue du Bac.

Il me semble que vous ne faites pas le possible pour me faire parvenir vos lettres. Je n’en ai reçu que deux fois depuis que vous êtes en France.

Vous auriez par la voie du commerce, que je préfère beaucoup à tous les moyens d’ambassadeur, bien des facilités pour écrire.

M. Gautier, qui a des amis intimes ici et des correspondants dans tous nos ports français, serait excellent pour ces petites commissions.

Qui est-ce qui se charge de m’envoyer une expédition du décret de l’assemblée et un passeport ? les duplicata et même triplicata sont nécessaires.

Démeunier, qui est parti de Philadelphie pour la France, vous porte une lettre de moi, où je vous parle d’aller à Hambourg au printemps, d’après votre première idée : mais les choses sont toutes différentes aujourd’hui, c’est en France directement que je désire aller, soit à Bordeaux, soit au Havre.

Adieu, chère amie, demain, je vous écrirai par une autre voie, il est de fait que, sur trois lettres, il n’en arrive pas plus d’une pour la France, tandis que rien ne se perd d’ici à Londres.

J’embrasse Mathieu, Mme de Valence, Castellane.

Adieu, chère amie, je vous aime de toute mon âme.

Philadelphie, 20 décembre 1795.

Rien ne changera dans mes projets, chère amie, que par vos ordres. Je retournerai chez vous en Europe, au printemps ; c’est positif ; vous m’écrirez où vous serez.

Je vous prie d’envoyer chercher, le jour où vous recevrez ma lettre, l’abbé Desrenaudes ; je lui ai écrit quatre ou cinq fois, ainsi qu’à vous sur le même sujet : j’espère qu’une de mes lettres vous sera parvenue. Il est de fait que la France est pillée par tous les agents que l’on envoie ici pour lui faire des achats de subsistance.

Je conseille de suivre, pour éviter la hausse des prix et le gaspillage de ces Messieurs, la même forme adoptée par M. votre père, il y a trois ans. Il chargeait une seule maison à Londres de faire secrètement des achats en Amérique, aujourd’hui on ne peut plus s’adresser à une maison de Londres. Il faut donner sa confiance à une seule maison américaine. Seulement il faut bien faire son choix ; et c’est sur ce choix que j’ai une opinion faite ; je suis sûr que, lorsqu’il sera connu, il sera approuvé de tout ce qu’il y a d’honnête dans le commerce.

Je conseille d’employer la maison Seton, Maillard et C°, dans la forme que j’ai indiquée à l’abbé Desrenaudes. Beaucoup de millions seront épargnés, si l’on suit la marche que je trace ; et rien n’est plus facile. Une lettre secrète de l’exécutif à la maison Seton pour lui donner des ordres, envoi d’un crédit sur une maison hors de France, lettre de la maison, choisie par l’exécutif pour faire ce crédit, qui l’annoncera à M. Seton, limites de ce crédit. Si une de ces choses-là manque, point d’affaire ; et beaucoup de gens sont intéressés à la faire manquer, parce qu’elle est simple et qu’il n’y a rien à gagner pour Messieurs les entrepreneurs de la république. Sans le crédit sur une maison étrangère et sans la lettre de cette maison à M. Seton, il ne se ferait rien du côté de la maison Seton qui ne demande qu’une simple commission, mais qui, comme de raison, veut opérer sûrement.

Adieu, je finis cette très ennuyeuse lettre sans vous dire un mot de moi, parce que je n’ai pas le temps aujourd’hui. Je me porte bien ; je vous aime de toute mon âme. Je vous reverrai au mois de mai.

Pourquoi ne serait-ce pas l’abbé Desrenaudes qui serait porteur pour le comité de ses ordres à la maison Seton ? il ferait très bien d’avoir le courage de se donner mal au cœur quelques jours.

Philadelphie, 8 mars 1796.

J’attends que le coup de vent de l’équinoxe soit passé ; et immédiatement après, chère amie, je m’embarque pour Hambourg. Je me suis décidé à prendre mon passage sur un bâtiment adressé à un port neutre, parce que cela m’évite toutes les pirateries anglaises auxquelles je serais exposé.

Les navires qui vont d’Amérique en France y portent des provisions, comme farines, riz, salaisons ; et sur trois bâtiments chargés de cette manière, il y en a deux conduits à la Bermude, à Halifax ou dans quelque port de l’Angleterre. Pour Hambourg, on expédie d’ici des sucres, cafés, ou autres denrées coloniales ; et ce genre de cargaison arrive ordinairement à sa destination sans être inquiété.

Le 15 avril, je serai à la mer : faites, je vous prie, que je trouve de vos nouvelles à Hambourg chez John Parish, consul d’Amérique.

Voilà la sixième lettre que je vous écris pour vous prévenir de mon départ. Si je ne suis pas trop malencontreux, je serais à Hambourg dans les premiers jours de juin.

Adieu, j’embrasse Mathieu ; je vous aime, chère amie, de toute mon âme.

À dater 25 mai, il me faut une lettre de vous, tous les courriers à Hambourg.

Gouvernet et sa femme partent au mois de mai pour l’Espagne et de là, vont chez eux.

Beaumetz est marié ; il n’y juste que lui qui trouve que ce n’est pas une folie. Il ne retourne pas avec moi. Sa femme n’a pas cinquante louis de rente ; elle est veuve et a trois enfants.

Hambourg, 19 août 1796.

Je viens de passer quinze jours avec une assez bonne fièvre, mais c’est fini : et je compte partir dans la semaine pour Amsterdam, où je resterai peu de temps. Je m’arrange pour être à Paris vers le 10 septembre. Je vous écrirai d’Amsterdam d’abord et, de Paris, le lendemain de mon arrivée.

Il m’est impossible de dire d’ici où je passerai l’hiver : mon intention est de ne pas rester à Paris, il y a trop de mouvement pour y apprendre la France, où je crois qu’avec mes quatre ans d’absence je me trouverai bien étranger. C’est la seconde lettre, que je vous écrirai de Paris, qui vous apprendra mes projets, et je vous demande de n’en pas faire que vous ne l’ayez reçue.

Je ne sais pas un mot de ce que l’on appelle la politique des Français qui sont à Hambourg ou à Altona. Ce qui me revient, c’est que tout ce monde-là déteste l’Angleterre et désire rentrer en France. La vente des biens fait des milliers de républicains. On parle d’un parti d’Orléans, dont le chef, à ce que me disait ces jours-ci mon médecin, ne pense qu’à aller en Amérique ; d’un parti Lameth qui est composé de deux personnes, dont l’impotent d’Aiguillon se trouve être une ; d’un parti Dumouriez, formé par son valet de chambre Baptiste et son chirurgien-major : les trois partis ensemble font bien à peu près huit ou neuf personnes. Si votre Suisse ne fournit pas de rassemblements plus dangereux, je vois que nous serons, cet hiver, fort tranquilles à Paris.

Qu’est-ce que c’est qu’un M. Benjamin Constant, dont je viens de lire un ouvrage fort remarquable ? Est-ce qu’il est lié avec Narbonne ? J’y ai trouvé beaucoup de choses qu’ils ont l’air d’avoir pensées ou écrites ensemble ; j’ai retrouvé quelques formes mêmes de rapports ou mémoires de Narbonne ?

Je vous ai écrit à travers une fièvre que j’attendais une lettre de vous à Amsterdam.

Adieu. Pourquoi avez-vous rendu Mathieu dévot ?

C’est mal pour moi.


Cette lettre, sans date de lieu, est évidemment écrite après le retour de M. de Talleyrand à Paris.

18 février 1797.

Votre ouvrage est superbe (1) : je ne sais pas s’il y avait à ajouter à votre réputation, mais à présent cela ne se peut plus. Les Condorcet sont à la campagne. Ils n’en reviennent que dans huit jours ; je n’ai vu personne qui ait pu me dire ce que le divertissement célèbre avait fait sur eux. Il est probable qu’ils ne se portent pas pour choqués ; car il sortira un bon extrait de la maison Helvétius qui est un écho Condorcet. Vous savez que Cabanis a épousé la cadette des Grouchy.

Mathieu est fort content de son projet de maison pour vous. Être à deux lieues de Dampierre lui paraît une faveur bien décidée, et c’est la seule qu’aujourd’hui il eût osé vous demander.

Pourquoi arrive-t-il continuellement des nouvelles de Suisse, qui disent que M. de Staël revient ? est-ce que c’est son projet ? Il me semble que les personnes qui font courir ce bruit ne sont pas très éloignées de lui, d’où j’avais assez naturellement conclu qu’il voulait sonder l’opinion sur son retour.

Qu’est-ce qu’il y a de vrai à cela ?

Vous savez que Mme de Valence est partie pour Bordeaux. Est-elle chez Mme de Gouvernet que j’aime, comme vous dites, beaucoup ? J’ai trouvé le caractère, l’esprit et la figure de Mme de Valence bien changés, elle n’a plus du tout d’énergie de volonté. Elle est affaissée. Je l’aime par souvenir, mais uniquement par souvenir. La révolution a produit sur M. de Gouvernet des effets tout contraires, son caractère et son esprit se sont extrêmement fortifiés. Mme de Valence dit que l’amour qu’elle conçoit n’est pas du tout celui que vous avez peint ; il y avait chez elle trois ou quatre jeunes gens qui lui ont dit, ensemble et d’une manière assez comique, que c’était vrai.

Je passe ici mon temps à suivre des affaires d’argent que j’avais commencées en Amérique et à Hambourg. Je vois beaucoup une femme très bon enfant, qui s’appelle Mme de Brack, et je rentre tous les jours chez moi à dix heures.

Je fais des vœux pour les succès de la république, je déteste plus que jamais l’aristocratie ; je fais des vœux pour votre retour ; j’ai un besoin extrême de vous revoir, je vous aime de toute mon âme.

Ce M. de Ribbiny, dont vous m’écriviez tant d’éloges en Amérique, m’a paru bien peu de chose ; il est beau à la manière des anciens domestiques de M. de Poix, et, comme esprit, ce n’est pas grand’chose.

Votre opinion est-elle que des terres d’Amérique se vendissent en Suisse ? Si cela était, j’y enverrais quelqu’un.

(1) De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, ouvrage de Mme de Staël qui venait de paraître.


M. de Talleyrand, rentré en France, ne tarda pas à être appelé au Ministère des Affaires étrangères. Cette lettre, sans date, est écrite le jour de sa nomination.

Me voilà donc encore ministre.

J’ai des raisons de position pour en être bien aise ; des raisons de caractère pour en être fâché ; c’est fort loin d’être un plaisir complet.

J’irai vous voir ce soir. Je vous remercie de l’extrait que vous m’envoyez.


Les rapports de M. de Talleyrand avec Mme de Staël furent interrompus pendant toute la durée de l’Empire, mais repris après la Restauration, comme on peut le voir par cette lettre, écrite de Vienne, pendant le Congrès, dans lequel M. de Talleyrand représentait la France.

Vienne, 21 octobre 1814.

Vous êtes fâchée que je ne sois pas à Paris : je le crois. Il serait par trop triste de se donner toute la peine qu’il faut prendre pour vivre, si personne ne s’affligeait de ne pas nous voir.

J’ai l’idée que ma mauvaise petite écriture trouvera encore moyen de se faire jour au travers des brillantes réunions de Clichy, dont tout le monde me parle.

M. Devernois m’a remis votre lettre, je voulais lui parler de vous, mais il avait trop à dire sur la traite des nègres, pour qu’il fût possible de placer un mot.

C’est un grand bonheur que d’être Genevois ; on a tout le temps d’éclairer les autres sur leurs propres affaires. Je voudrais bien que de vertueux missionnaires s’attachassent un peu à prouver à votre romanesque souverain que les succès de Bonaparte n’étaient pas la seule chose à détester en lui, mais que c’était ses principes qui étaient horribles et qu’ils doivent être à jamais repoussés de l’Europe.

Faites cela ; j’adore Genève, et dans un mois j’ai le bonheur d’être à Clichy.

On m’envoie de Paris des ouvrages que je n’aime guère : les passions sont encore bien en mouvement. L’oubli a bien besoin d’être prêché ; rappelez à ceux qui vous entourent ce que dit un auteur allemand ; l’oubli est tellement nécessaire que, même en jugeant son étonnante difficulté, on a besoin de l’espérer encore.

Adieu : je ne sais ce que nous ferons ici ; mais je vous promets un langage noble. Serrez de ma part la main de votre belle-fille.

Je ne sais comment finir cette lettre à vous : je crois que je vais tout bonnement vous dire que je vous aime.

Si vous voyez Dupont, dites-lui de me donner des nouvelles de ses enfants, dès qu’il lui arrivera des lettres d’Amérique : leur établissement est très près du lieu où le débarquement s’est fait.



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Revue d'Histoire Diplomatique - 1890 - 4è année N°1 pp. 79 à 94 et N°2 pp. 209 à 221







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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