

UN EPISODE DE LA VIE DU PRINCE DE TALLEYRAND
J'ai parfois rencontré, disait Talleyrand, de tout petits obstacles qui m'ont rendu le plus malheureux homme du monde. A mon premier voyage à Londres, mon premier soin fut de rencontrer M. Fox, afin de causer avec ce grand homme, causeur excellent, disait-on, comme il était un grand orateur. Plus d'une fois déjà M. Fox, qui avait promis de venir en maison tierce, avait manqué de parole, et la difficulté ne faisait qu'agrandir ma passion de l'entendre et de le voir ; à la fin il est bien convenu que M. Fox dîne avec nous, chez un membre du Parlement, M. Stove. A l'heure dite il arrive, attiré qu'il était par madame de Genlis, l'une des invitées, qui était fort à la mode à Londres aux derniers jours de la Révolution. Fox amenait avec lui Sheridan ; l'un et l'autre, ils paraissaient de très bonne humeur. — Bon, me disais-je, au lieu d'un, j'en aurai deux, et déjà j'étais tout oreilles, quand nous vîmes entrer un beau jeune homme élevé dans la pension de Bradwood ; ce jeune homme était le portrait vivant de M. Fox, son père naturel. A son aspect, M. Fox interrompant la conversation commencée : — Ah ! Vous voilà, s'écria-t-il, soyez le bienvenu !... Hélas! Ce bel enfant de l'amour était sourd et muet ; on le fit asseoir à table, en face de son père, et le père et l'enfant, très heureux, causaient ensemble à la façon de deux sourds-muets ; ils riaient, ils disaient mille choses qu'on ne pouvait entendre, oublieux de tout le reste. Or, de son côté, Sheridan, très versé dans la pantomime, en sa qualité d'auteur dramatique, interrogeait à la fois le père et le fils, en gestes éloquents qu'ils comprenaient parfaitement. Tout le dîner se passa dans les questions et dans les réponses silencieuses de ces trois sourds qui s'entendaient si bien, pendant que madame de Genlis, attifée à la dernière mode, à la Paméla, des larmes dans les yeux et dans la voix, déchirait Voltaire à belles dents et portait aux nues, qui le croirait ? Les Contes moraux de Marmontel !
« Pensez donc si je fus désappointé, disait M. de Talleyrand, d'entendre à haute voix roucouler madame de Genlis, pendant que les deux plus grands orateurs de l'Angleterre se parlaient du bout des doigts ! »
in ALMANACH DE LA LITTERATURE, DU THEATRE ET DES BEAUX-ARTS - 14è ANNEE - PARIS - PAGNERRE - 1866





