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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE

DE

TALLEYRAND

A

M. DE LA ROCHEFOUCAULD

SUR LE COURONNEMENT DE NAPOLEON A MILAN

EN DATE DE

PRAIRIAL AN XIII

[MAI 1805]







Sa Majesté l'Empereur des Français vient, Monsieur, d'être couronnée roi d'Italie. Le 2 prairial (22 mai), la couronne de fer des anciens rois Lombards, déposée à Monza depuis quatorze siècles, avait été solennellement transférée à Milan. Le 6, à la pointe du jour, des salves d'artillerie, le son des cloches, l'empressement des habitants et des étrangers accourus de tous les États voisins annoncèrent la fête du nouveau couronnement.

La cathédrale de Milan, l'une des plus vastes et des plus belles de l'Europe, avait été disposée pour la cérémonie. Deux trônes y étaient préparés, l'un vers l'entrée dé la grande nef, riche, majestueux, élevé sur une estrade de vingt-six degrés où pouvaient se déployer la pompe du souverain et tous les premiers ordres de l'empire et de la monarchie, l'autre disposé simplement au pied du sanctuaire où toutes les cérémonies du sacre allaient s'accomplir.

Une tribune était placée sur la droite pour Sa Majesté l'Impératrice, une seconde tribune pour Leurs Altesses Impériales Madame la princesse Elisa et le prince Eugène. Le siège de Son Eminence le cardinal Caprara, archevêque de Milan, légat du Saint-Siège près de Sa Majesté, était placé sous un dais à la gauche du sanctuaire. Les cardinaux, les archevêques, les évêques du royaume d'Italie, tout le clergé appelé aux cérémonies du sacre avaient leurs rangs autour de l’autel. Une tribune était élevée près du grand trône pour les ambassadeurs et ministres étrangers, qui étaient venus, au nom de leurs gouvernements, féliciter Sa Majesté sur son avènement à la couronne du royaume d'Italie. D'autres tribunes réservées aux collèges électoraux, au Corps législatif, à toutes les premières autorités administratives et judiciaires régnaient sur les côtés de la grand nef et dans toute sa longueur. Des gradins étaient disposés en avant, et toutes les places étaient occupées, depuis l'entrée jusqu'au sanctuaire, mais sans confusion et sans désordre, par un concours de 20 000 spectateurs, lorsque Sa Majesté l'Impératrice, précédée de Son Altesse Impériale la princesse Élisa, fit son entrée à 11 heures et demie du matin.

Son Éminence le cardinal-archevêque de Milan, les cardinaux, les évêques, tout le haut clergé du royaume d'Italie étaient allés recevoir jusqu'aux portes de l'Église Sa Majesté l'Impératrice. Elle fut accueillie par les plus vifs applaudissements; on se félicitait de voir l'auguste épouse de l'Empereur ; sous son brillant diadème, on lui trouvait encore l'empire de la dignité et de la grâce, et Madame la princesse Élisa avait aussi part à ce concert de louanges, qui partait du cœur.

Bientôt une salve d'artillerie annonça que Sa Majesté l'Empereur et roi sortait des appartements du palais ; un long pavillon blanc, dont les draperies liserées de drap d'or se relevaient sur les côtés avec élégance, s'étendait, en forme de galerie, du palais aux portes de l'Église ; Sa Majesté le traverse au milieu des acclamations du peuple, et les voûtes du dôme retentissent de celles des spectateurs, lorsque Sa Majesté, environnée de ses plus illustres sujets, de toutes les marques de sa puissance et de la gloire de ses triomphes, s'avance avec la couronne, le sceptre, la main de justice et le manteau impérial, de l'entrée du dôme aux marches de l'autel où l'attend la couronne de fer.

Les insignes de Charlemagne, ceux du royaume d'Italie, les honneurs des deux puissances étaient portés par les grands officiers de l'Empire et du royaume. L'épée de Charlemagne y brillait pour la seconde fois ; mais on ne l'avait vue dans ses mains que teinte du sang de la conquête : ce monarque avait détruit un royaume pour fonder le sien ; ici l'Empereur était appelé par les vœux de cinq millions d'hommes, il arrivait au milieu de la paix du continent et toutes les puissances le saluaient roi d'Italie.

Lorsque Son Éminence M. le cardinal Caprara commença les prières pour appeler sur le nouveau roi les bénédictions du ciel, le ministère qu'il remplissait et sa voix altérée par son émotion firent succéder aux élans de l'enthousiasme un profond recueillement. Chacun fit des vœux pour les longues années de l'Empereur et roi et demanda du fond de son cœur la conservation de celui sur lequel reposaient les destinées de quarante millions d'hommes.

L'épée d'Italie, la main de justice, l'anneau, le sceptre, le manteau royal furent bénis par Son Éminence, qui les présenta successivement à Sa Majesté l'Empereur et roi. Sa Majesté l'Empereur et roi prit alors sur l'autel la couronne de fer, l'essaya sur sa tête, et, après cette prise de possession, plaça sur son front, déjà ceint de la couronne impériale, celle du royaume d'Italie.

Ce fut un signal de nouvelles acclamations. Elles accompagnèrent Sa Majesté du sanctuaire au grand trône, où Elle alla se placer pendant la continuation du service divin, et, comme si l'on eût cherché de nouveaux auspices de bonheur et de gloire pour le royaume d'Italie, on vil avec un sentiment d'orgueil el de confiance la couronne de celte monarchie soutenue par celle de l'Empire français.

Sa Majesté, au moment de l'offertoire, traversa de nouveau la basilique, pour se rendre du trône à l'autel, la première entrée avait été une marche de triomphe ; son cortège prenait un nouveau caractère. Huit dames du royaume d'Italie, accompagnées d'aides de camp de Sa Majesté, après être venues au pied du trône recevoir les offrandes qui devaient être présentées à l'autel, s'y rendirent dans le même ordre el ouvrirent dans un silence religieux la marche de Sa Majesté. Les cierges, les monnaies d'or, le pain d'argent, le pain d'or, l'aiguière, qui composaient les offrandes et que les dames présentèrent à Sa Majesté, furent remis par Elle à Son Éminence qui les déposa sur l'autel.

Sa Majesté retourna au trône précédée du même cortège où se trouvait réuni tout ce qui peut toucher les hommes, la grâce, la piété, la puissance qui protège.

Après la messe, l'Empereur roi, assis sur son trône, la main levée sur les saints Évangiles, prononça le serment suivant : « Je jure de maintenir l'intégrité du royaume, de respecter el faire respecter la religion de l'État, de respecter et faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes de biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi, de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, de la félicité et de la gloire du peuple italien.

Le chef des hérauts d'armes dit alors à haute voix : « Le très glorieux et très auguste roi Napoléon est couronné et sur le trône. Vive l'Empereur et roi ! » Tous les spectateurs répétèrent avec enthousiasme : « Vive l'Empereur et roi ! »

La cérémonie fut terminée par un Te deum solennel, et Leurs Majestés retournèrent au palais, dans l'ordre de leur arrivée et au milieu des bénédictions du peuple.

On a remarqué qu'en prenant la couronne de fer, l'Empereur avait dit à haute voix : « Dieu me l'a donnée. Gare à qui la touche! » Cette devise des anciens rois qui l'ont portée pourrait devenir celle d'un ordre que Sa Majesté fondera dans son royaume d'Italie ; elle unit aux grâces d'un ancien dicton, moins galant, mais plus digne d'un roi que celui de l'ordre de la Jarretière, une promesse de protection el un sentiment de courage et de véritable chevalerie dont on est généralement touché. Ce vieux mot redevient neuf parce qu'il s'accorde avec le caractère el avec la puissance de Sa Majesté.

Je m'empresse d'autant plus de vous donner ces renseignements qu'ils servent en même temps à faire juger de l'opinion publique et des sentiments de respect et de vive affection dont Sa Majesté a reçu en cette circonstance de si nombreux et de si touchants témoignages.

Ch. Mau. TALLEYRAND.



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in NAPOLEON 1er ET L'ITALIE PAR E. DRIAULT - EXTRAIT DE LA REVUE HISTORIQUE - 1903









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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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