

LETTRE PUBLIQUE
DE
CHARLES-MAURICE TALLEYRAND
SUR LES INCULPATIONS
DE QUELQUES JOURNALISTES
DU 20 FEVRIER 1797
Paris, 20 février 1797
Je ne sais, et je m’inquiète peu de savoir, par quelle vue d’intérêt ou au profit de quelle intrigue des journalistes qui me sont si inconnus et qui me connaissent si peu, ont trouvé bon, depuis quelque temps, de placer mon nom dans leurs feuilles, à côté des inculpations les plus absurdes : quand je n’ai consulté que l’impression que j’en recevais, j’ai jugé simple et convenable à la fois de ne pas y répondre. Mais on m’a fait observer que dans un temps de défiance, et par conséquent de crédulité, je devais peut-être une dénégation publique et qu’il fallait une fois se résoudre à parler de soi, afin d’avoir le droit de se taire pour toujours. Je déclare donc à ceux qui peuvent se rappeler encore les journaux où je suis accusé de former, chez moi, des rassemblements, des conciliabules nocturnes, et qui veulent s’étonner de mon silence, que non seulement l’allégation est fausse dans toutes ses parties, mais que je n’ai pas une seule fois, depuis mon retour d’Angleterre, reçu le soir, chez moi, une société quelconque, pas même un seul individu ( j’en excepte M. Desrenaudes, avec lequel je suis lié depuis vingt ans et qui passe quelquefois ses soirées avec moi ). Je provoque à cet égard tous les témoignages, tous les éclaircissements et toutes les dépositions domestiques aux choix des journalistes eux-mêmes. La démonstration, je pense, ne peut aller plus loin.
J’ajoute, pour entrer plus avant dans l’esprit de la négociation, que j’ai appris loin de mon pays à le chérir davantage ; qu’aucune injustice personnelle n’a pu un seul instant me détacher de ses intérêts ; que, du reste, dans l’éloignement où j’étais relégué, nul sentiment n’est entré dans mon âme, que celui qu’ont dû produire et les malheurs et les crimes qui ont si longtemps dévasté la France ; que, de retour par le décret qui m’a rappelé, après quatre ans d’absence, tout entier à la douleur d’avoir perdu d’irremplaçables amis, et à la consolation de retrouver ce qui m’en reste, j’ignore, plus que personne au monde, et les partis et leurs projets et ceux qui les conduisent et ceux qui en profitent. Que mes vœux bien prononcés se sont dirigés et se dirigent constamment vers le bonheur et la gloire de la République française ; que des faits récents m’ont indiqué dernièrement deux factions qui aspirent à la détruire et que s’il en existe une troisième, travaillée du même désir, elle mérite une semblable proscription. Mais qu’il me semble prouvé, jusqu’à présent, qu’on se plaît à faire revivre la logique de Robespierre, pour frapper, par un nom qui dispense de toutes preuves, les hommes à qui l’on veut nuire et pour diviser ceux dont on redoute l’union. Les amis de la liberté verront, sans doute, le piège et sauront s’en garantir.
Après tout, qu’importe les vains propos de certains journalistes ? Nos armées victorieuses font respecter le nom français et commandent l’admiration de toute l’Europe. Dans l’impuissance où ils sont d’obscurcir tant de gloire, pardonnons-leur d’injurier ceux à qui elle apporte tant de bonheur et d’espérance.
Signé : CHARLES-MAURICE TALLEYRAND





