

LETTRES
DE
TALLEYRAND
AU
COMTE DE JAUCOURT
PENDANT LE CONGRES DE VIENNE
Circulaire aux agents diplomatiques étrangers.
Paris, le 11 septembre 1814.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous prévenir que le roi ayant daigné me confier une mission extraordinaire au congrès de Vienne, a chargé, par intérim, du portefeuille du département des affaires étrangères, M. le comte de Jaucourt qui, pendant mon absence, aura l’honneur d’entretenir avec vous les relations habituelles que mon éloignement de la capitale me donnera le regret de ne pouvoir cultiver en personne ; et je vous prie de vous adresser à lui pour les communications que vous aurez à faire au ministère des affaires étrangères, ce qui, toutefois, n’empêchera pas celles que vous pourriez juger convenable de me faire directement. Je suis assuré d’avance que vous accorderez à M. le comte de Jaucourt l’estime et la confiance qu’il mérite à tant de titres, et que de vos rapports avec lui, résultera constamment une satisfaction réciproque.
J’ai l’honneur d’être… votre très humble, etc.
Signé : Talleyrand.
Vienne, le 3 octobre 1814.
Monsieur le comte,
J’ai reçu les lettres pour Constantinople que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer par le dernier courrier. Je les remettrai au prince de Matternich ou au comte de Nesselrode, en le priant de les expédier par l’occasion la plus prochaine.
J’ai reçu également les extraits de correspondance de la division du Midi. Vous trouverez ci-joints d’autres extraits de lettres que me sont venues directement et pourraient n’avoir pas été adressées au ministère. Je garde les originaux pour suivre les affaires dont y est fait mention avec les personnes que le canton de Berne envoye à Vienne pour surveiller ses intérêts. Je joins ici seulement une lettre chiffrée en partie, dont je vous prie de me faire connaître le contenu, s’il présente quelque intérêt.
La chancellerie de Vienne a fait remettre à l’ambassade un paquet de lettres du Levant, interceptées pendant la guerre. Je vous les envoie ; veuillez les faire classer dans les divisions auxquelles elles appartiennent.
La lettre de Smyrne, qui est ci-jointe, est pour la division des consulats.
J’ai l’honneur, etc.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 8 octobre 1814.
Monsieur le comte,
J’ai l’honneur de vous envoyer plusieurs lettres de M. le comte de Talleyrand qui m’ont été remises par un des députés de la Suisse. Les affaires de ce pays et ses intérêts se trouvent tellement compliqués par les circonstances, qu’il serait difficile de suivre à son égard une discussion qui eût une certaine fixité. Il est nécessaire de laisser se développer les évènements, et de reconnaître les intentions des autres puissances avant de rien faire dans un sens ou dans l’autre. Jusqu’à présent les instructions de M. de Talleyrand et de M. de Mallet sont encore les seules bases d’où l’on doive partir. Il serait sans doute plus commode au premier d’avoir quelque chose de précis qui réglât la conduite à tenir dans toutes les occasions ; mais cela est impossible pour un pays comme la suisse, où la situation politique actuelle varie à chaque instant. Il faut d’ailleurs de l’uniformité, et il est essentiel d’avoir toujours un même langage. Beaucoup de députés suisses sont ici ; je ne crois pas qu’ils aient eux-mêmes adopté une marche régulière. Ils sont peu d’accord entre eux et l’on ne peut encore bien juger de leurs vues.
Il me semble que, d’après la marche que prend M. de Presigny, il est impossible de leur tracer aujourd’hui des instructions qui ne soient pas en contradiction avec le langage qu’il a tenu dans ses conférences, qui ont été menées assez loin. Il paraît qu’il prend beaucoup sur lui, il faut le laisser faire et attendre encore une ou deux lettres avant de prendre un parti. Veuillez communiquer ses dépêches à M. l’archevêque de Rheims (1), ainsi que mon observation.
Je croirais aussi convenable d’informer M. de Laval, s’il n’est pas parti, ou M. d’Agoult, que nous ne prenons à Rome aucune part aux intrigues qui peuvent être pratiquées autour du roi Charles.
Il me semble que toutes les affaires de Constantinople et celles dont se plaint M. de Vincent, doivent être ajournées au moment de l’arrivée de M. de Rivière en Turquie. Jusque-là les ordres qu’on pourrait donner sur tout objet éprouveraient peut-être des difficultés d’exécution. Je crois que c’est dans ce sens qu’il faut parler à M. de Vincent, à qui il faut dire et non pas écrire que les altercations survenues entre M. l’Internonce et M. le général Andréossi (2) ont été pour quelque chose dans le rappel de ce dernier.
J’ai l’honneur, etc.
Signé : Le Prince de Talleyrand.
(1). Rheims (Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, archevêque, duc de), commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, grand aumônier du roi (1814).
(2). Andréossi (Antoine-François, comte d’), général et écrivain, né à Castelnaudary le 6 mars 1761, mort à Montauban, le 10 septembre 1828. Ambassadeur à Londres (1802), puis à Vienne (1812) et à Constantinople (1814).
Vienne, le 12 octobre 1814.
Monsieur le comte,
La reine Julie (1) m’a adressé la lettre que j’ai l’honneur de vous envoyer. Elle se plaint de quelques inquiétudes que le gouvernement suisse aurait montrées relativement à elle et à son mari. S’il n’avait été question que d’elle seule, je n’aurais point trouvé de difficulté à lui répondre directement, et je n’en trouverai jamais à faire quelque chose d’obligeant pour elle. Sa manière d’être et sa conduite méritent ces égards qui lui sont personnels. Mais comme il paraîtrait que son mari aurait donné lieu à ces inquiétudes et se serait mis dans le cas d’attirer l’attention du gouvernement suisse et du gouvernement français, je pense qu’il serait à propose de prendre les ordres du roi, d’après lesquels vous en écririez directement à M. le comte de Talleyrand.
Le marquis de Bonnay (2) me demande, par une nouvelle lettre du 27 septembre, la conduite qu’il doit tenir à l’égard des individus qui ont servi dans les armées françaises et que le traité de Paris a fait cesser d’être français. Je lui réponds qu’à la vérité, par un des articles supplémentaires du traité, ces individus n’ont plus rien à attendre de nous ; mais qu’eu égard à la position dans laquelle la paix les avait trouvés, il y aurait une sorte d’inhumanité à ne pas aider ces prisonniers à rentrer dans leur patrie. Je joins ici deux dépêches de M. de Bonnay, pour les remettre à la division du Nord.
Je vous renvoie plusieurs demandes qui ne sont pas de nature à être décidées dans le moment actuel. Elles pourront être classées dans les cartons, où on les trouvera quand il y aura lieu de s’en occuper.
Je renvoie également comme nulle la pièce relative aux limites d’Espagne. Il ne doit pas être fait mention d’un conservateur des limites, attendu que cet emploi ne pouvant pas être exercé actuellement, il en résulterait une charge inutile pour le département.
M. Mariotti (3) a bien fait de refuser des passeports aux négociants qui lui en demandaient pour l’île d’Elbe. Il doit, en général, être très circonspect pour ce genre de passeports.
Agréez, Monsieur le comte, mes remerciements des détails que vous avez la bonté de me donner. Faites en sorte que les articles de journaux soient d’accord avec les actes du gouvernement ; on s’aperçoit trop en les lisant que ce n’est pas le même esprit qui les dirige.
J’ai l’honneur de vous renouveler, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Julie Clary, épouse de Joseph Bonaparte.
(2). Ministre de France en Danemark.
(3). Consul de France à Livourne.
Vienne, le 13 octobre 1814.
Je vous ai envoyé par le dernier courrier, mon cher Jaucourt, quelques réflexions sur l’esprit dans lequel devraient être faits les journaux, lorsqu’ils parlent des choses qui nous touchent ; mais je vous prie d’observer que ce ne sont que des réflexions et non des choses rédigées. Vous sentirez bien que les mots de faibles et d’opprimés ne sont là que pour indiquer l’idée qu’on devra développer dans ce sens. Ils insulteraient et par conséquent ne rempliraient pas l’objet. Ce genre de choses a besoin d’être fait avec beaucoup de tact et, quand on lit le journal du quatre de ce mois, il paraît qu’il y a à Paris des gens qui n’en manquent pas. Le morceau que contient ce journal est vraiment admirable. Je me suis servi plusieurs fois de M. André d’Arbelles (1), pour rédiger des articles de politique. Vous pourriez peut-être l’employer pour cet objet. L’idée principale à développer est que le retour des principes en Europe peut seul ramener le bon ordre et rendre les peuples heureux. La France n’agit et ne peut agir que dans ce sens-là, depuis le retour du roi. C’est là sa force. Le roi est plus imposant, plus fort par lui et les principes que Bonaparte avec ses sept cent mille hommes. Les souverains, par leur langage et leurs principes actuels, ont l’air d’avoir quitté le but de leur armement. Ils s’étaient croisés pour les principes et déjà ils en professent l’abandon. Ils paraissent n’avoir détesté en Bonaparte que ses succès.
Je croirais que la correspondance du département dans le Nord devrait être dans ce sens. Je vous prie d’écrire souvent à nos ministres pour que leur langage, comme principes, soit uniforme. Quand il y aura des nouvelles du congrès de quelque intérêt, et sur la vérité desquelles on puisse compter, j’en informerai directement d’ici ceux dont les communications sont devenues faciles par les courriers des ministres des pays auprès desquels ils sont accrédités. Je vous informerai en même temps de ces nouvelles.
Les députés de Hambourg ont passé un mois à Paris à me tourmenter, lorsqu’on traitait de la paix, ils ont été conduits à cette époque. Je ne crois pas qu’aujourd’hui leurs moyens soient plus forts, malgré l’appui de lord Wellington. Le temps doit avoir fini cette affaire. Du reste, l’argument péremptoire est celui-ci :
M. le maréchal Davoust avait frappé une contribution pour l’entretien de son armée et avait menacé de prendre l’argent de la Banque, si cette contribution n’était pas acquittée. Ainsi la Banque n’aurait pas été enlevée, si Hambourg avait payé cette contribution, les négociants ont préféré laisser prendre la Banque, par conséquent la France n’a rien à démêler avec ce moyen de payement. Ils ont mieux aimé que la Banque fût enlevée, parce qu’ils ont cru qu’un jour ou l’autre ils pourraient réclamer. Ainsi, comme vous le voyez, en principes militaires, si l’on peut parler ainsi, il ne leur est rien dû, ou ce sont eux qui doivent aux actionnaires de la Banque. Dites, du reste, à lord Wellington, que c’est renouveler des questions qui appellent des récriminations de toute espèce L’oubli et le silence valent mieux que de parler de tous les dépôts de mendicité enlevés dans tous les coins de la France par les alliés.
M. Pozzo est arrivé. Dieu veuille qu’il calme toutes les effervescences qui sont dans la tête de l’empereur Alexandre !
Le député de Dantzick, dont vous me parlez, est ici. Son affaire viendra à la suite des grandes questions du Nord.
Je vous renouvelle, mon cher Jaucourt, l’assurance de mon bien sincère attachement.
Le prince de Talleyrand.
(1). Historiographe des Affaires étrangères.
Vienne, le 16 octobre 1814.
Vos lettres du 8 me sont arrivées, monsieur le comte.
Les nouvelles qui parviennent ici d’Italie me paraissent toutes favorables à la mission de M. l’évêque de Saint-Malô. Mais comme il ne faut pas donner à la cour de Rome le moyen de se servir de ses lenteurs, auxquelles elle attache tant de prix et qui souvent ont fait toute son habileté, je vous engage à presser M. le ministre de l’intérieur, de vous mettre dans le cas de répondre aux lettres de l’évêque de Saint-Malô.
J’ai vu ce matin M. de Rosencrantz et M. de Bernstorff, qui tous les deux sont venus me recommander, de la part du roi de Danemark, et de la leur, une affaire qui intéresse Mmes de Brunswick et de Soyecourt, héritières du prince de Saarbruck. Ils y portent beaucoup d’intérêt et m’ont dit qu’ils me demandaient que l’exécution d’une décision qui avait été rendue. Comme je ne suis pas au courant de cette affaire, ma réponse a été que je vous informerais, à Paris, de leur demande, et que sûrement vous vous prêteriez à faire tout ce que la justice pouvait réclamer. C’est une ancienne affaire dont vous trouverez la trace dans quelqu’une des divisions, probablement dans celle du Nord. Ce sera M. Louis auquel il faudra s’adresser sur cet objet ; en général je croirais qu’il serait utile que les demandes évidemment justes se sentissent du retour du roi. Mettez-moi dans le cas de répondre ici aux ministres de Danemarck quelque chose sur cet objet.
Je voudrais bien aussi que M. Louis ne dit pas trop, quand on lui parle de liquidation, qu’il a été convenu avec le département des affaires étrangères de faire traîner ce genre d’affaires. Le ministère doit, dans les questions de longueur, être aidé par les autres départements, mais il ne doit pas être mis en avant, parce que, dans ce département, tout est une affaire et peut exiger des explications qui ne se trouveraient pas conformes à la situation dans laquelle on voudrait être vis-à-vis de telle ou telle cour.
Cette observation est de tous les temps.
Vous ferez très bien de presser le départ de M. de Laval, il n’y a que des informations à demander de lui, ce qui peut être dans ses instructions doit venir lus tard. Nous ne connaissons pas encore assez l’Espagne pour être parfaitement sûrs de la direction qu’il est de notre intérêt de donner.
J’ai l’honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l’assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – Je joins ici une lettre que je reçois de M. Isoard, ancien auditeur de Rote. Le Pape soutient que les places d’auditeur de Rote sont inamovibles, je n’ai point d’opinion faite sur cette question, mais je croyais que la bienveillance que l’on m’avait dit que le Pape avait pour M. l’évêque d’Orthosia, éviterait à cet égard toute réclamation de la part de Sa Sainteté ; vous devez avoir au département quelques lettres à ce sujet, sur lequel vous devez prendre les ordres du roi.
Vienne, le 16 octobre 1814.
Monsieur le Comte,
J’ai l’honneur de vous adresser une lettre que je reçois de M. de Pressigny. Je vous engage à vous faire rendre compte, par la division du Midi, de l’état où en est l’intérêt de conserver à Rome. Il serait utile, pour le service du roi, que cette affaire fût terminée promptement et de la manière dont nous le désirons. Vous voudrez bien vous concerter à cet effet avec M. Ferrand, dont l’administration a un intérêt pécuniaire dans cette affaire. En général, dans les questions de cette espèce, où rien n’est encore établi, il est bon de ne pas retarder les démarches, les choses faites entraînant toujours de grandes difficultés après elles, quand il s’agit de les changer.
J’ai reçu une lettre du prince Giustiniani que je vous envoie également. C’est un fort galant homme qui a été ruiné par toutes les mauvaises affaires de Rome ; il a tout perdu, et se trouve à présent dans une très fâcheuse situation. Il mérite des égards particuliers, et je vous prie, monsieur le comte, de le recommander à M. de Pressigny pour qu’il lui rende près du Saint-Père, tous les bons offices qui dépendront de lui.
Je n’ai rien à vous mander relativement à la demande de M. de Waltersdorff pour nos liquidations avec le Danemarck. Je ne sais rien de cette affaire qui ne s’est pas traités sous mon ministère, mais vous trouverez sans doute à la division du Nord les papiers qui vous seraient nécessaires.
Je joins ici une lettre du consul de Bucharest à remettre au bureau des fonds et une lettre de M. Allard qui demande à représenter, auprès de la commission de liquidation établie en conséquence du traité de paris, les créanciers de la France pour les villes d’Anvers, Hambourg, Lubeck, etc. Il n’y a pas d’inconvénient, je pense, à le proposer au ministère des finances pour cet objet.
J’ai l’honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 20 octobre 1814.
J’ai l’honneur de vous envoyer, monsieur le comte, une allocation du Pape et une lettre de M. l’évêque de Saint-Malô ; il se plaint de ne pas avoir encore ses consuls. Le roi a nommé à Rome M. de Vaux qui est parti pour s’y rendre et n’est pas encore arrivé ; M. Dumorey, qui est nommé à Ancône, est en Italie, et va se rendre bientôt à son poste ; ainsi, il ne reste que Civita-Vecchia et vous savez qu’on demande pour cette place si M. de Brullart n’aurait pas quelqu’un capable de la bien remplir ; quand sa réponse sera arrivée, on y nommera immédiatement Les affaires de Rome seules pourraient fournir à un peu plus de détails de la part de l’ambassadeur de Rote. Je trouve à cet égard ses lettres moins instructives que je ne l’aurais désiré. Je suppose que M. l’évêque de Saint-Malô a, avec le département ou avec M. l’archevêque de Reims, une correspondance qui peut tenir le roi bien au courant des affaires de Rome.
J’ai l’honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l’assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 31 octobre 1814.
J’ai reçu, monsieur le comte, une lettre de M. le prince de Laval. Il me parle des difficultés relatives aux choix qu’a fait le roi de M. Bellocq (1).
Ecrivez, je vous prie, à M. d’Agoult de vous faire savoir d’une manière précise jusqu’à quel point la présence de M. Bellocq a pu être désagréable au ministère de Sa Majesté catholique, car si l’on élève des réclamations sur un jeune homme dont les fonctions consistent uniquement à être interprète et qui n’a pu prendre aucune part aux affaires d’Espagne, il est à craindre qu’on en élève davantage encore sur MM. Bellocq père et Desjobert. A la rigueur, on peut se passer dans ce moment d’un troisième secrétaire et d’après la réponse de M. d’Agoult, vous pourriez faire revenir à Paris M. Bellocq ; on s’occuperait ultérieurement de le remplacer. Communiquez ma lettre au prince de Laval, s’il n’est pas encore parti.
J’ai l’honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l’assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
(1). Bellocq fils, secrétaire de l’ambassade française à Madrid.
Vienne, le 31 octobre 1814.
Monsieur le Comte,
Je vous prie de vouloir bien parler au roi de l’affaire dont vous devez avoir connaissance relativement à M. l’évêque d’Orthosia et à M. Isoard. Il vous donnera probablement des ordres à cet égard. M. l’archevêque de Rheims sera sûrement étonné que M. l’évêque d’Orthosia, qu’il nous avait dit avoir à Rome un crédit personnel, n’avait pas pu obtenir son admission à la Rote.
Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : le prince de Talleyrand.
P.S. – M. l’archevêque vous remettra deux pièces venues de Rome que je lui ai adressées directement.
Vienne, le 20 novembre 1814.
J’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur le comte, que les affaires du roi de Sardaigne sont à peu près arrêtées. La succession dans la branche de la maison de Carignan est convenue. Gênes et tout son territoire seront réunis au Piémont et en feront partie intégrante. Le port de Gênes sera un port franc. Les nouveaux rapports dans lesquels le Piémont va se trouver vont, à ce qu’il me semble, donner au roi l’occasion d’établir des relations commerciales avec le Piémont d’une toute autre importance que celles qui avaient existé jusqu’ici. Je vous engage à proposer au roi de changer le ministre de l’intérieur, de lui présenter un travail sur ce sujet ; vous pourriez aussi faire, si le roi le trouvait convenable, quelques ouvertures à M. Alfieri, ministre de Sardaigne à Paris, et que les anglais vont tourner les yeux de ce côté ; les discours de lord Castlereagh prouvent qu’il y pense déjà.
J’ai l’honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l’assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 22 novembre 1814.
Monsieur le comte,
J’ai l’honneur de vous adresser plusieurs lettres déchiffrées et non chiffrées que j’ai reçues directement de M. le marquis de Bonnay. Elles renferment des détails intéressants sur les affaires de Norvège, et qui sont de nature à être mis sous les yeux de Sa Majesté. Je joins à cet envoi le déchiffrement d’une autre lettre du marquis de Bonnay adressée au ministère.
Des lettres de Constantinople en date des 25 septembre et 1er octobre me sont parvenues ces jours derniers. Je vous prie de les remettre à la division du Midi, pour faire suite aux dépêches de cette mission.
Agréez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 7 décembre 1814.
Monsieur le comte,
J’ai l’honneur de vous renvoyer quatre lettres de M. le général Andréossy, la copie que vous m’aviez adressée d’un rapport au roi sur le palais de Hollande à Constantinople, deux dépêches de Zurich, le déchiffrement d’une dépêche de Stockholm que je crois utile de mettre sous les yeux du roi, une dépêche en clair de Stockholm, et le déchiffrement d’une dépêche de Copenhague.
Dans ce moment, où l’on s’occupe ici des affaires de Suisse, mais où elles ne sont guères avancées, il me paraît convenable que dans votre réponse à M. le comte de Talleyrand, vous approuviez la réserve dans laquelle il annonce qu’il se tient relativement aux discussions qui divisent les différents cantons, et que vous l’engagiez à y rester. On ne peut encore prévoir quel sera le résultat du travail de la commission suisse. Cependant les plénipotentiaires qui le composent paraissent généralement s’accorder à porter, aussi peu qu’il se pourra, atteinte à ce qui existe, tout en cherchant à satisfaire, autant que les circonstances le permettront, aux prétentions qui ont le plus le caractère de la légitimité. Pour nous, nos efforts tendent à défendre les intérêts et les droits du canton de Berne, et en même temps à assurer la tranquillité. En attendant que ces affaires s’arrangent, je pense qu’il n’y a point d’inconvénient à continuer les négociations relatives aux capitulations. Je crois que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait de se conformer le plus possible aux premières instructions. Mais cette observation de ma part doit être regardée plutôt comme un vœu que comme une direction.
Je n’ai point répondu aux dépêches de M. de Rumigny (1). Je vous prie de vouloir bien y répondre. Je lui ai seulement écrit pour l’engager à se mettre en correspondance avec M. le marquis de Bonnay (2) et à le tenir informé de tout ce qu’il peut être utile qu’il sache de ce qui se passe en Suède.
En accusant à M. le marquis de Bonnay réception de sa dépêche, je lui ai envoyé la copie de la note que j’ai adressée le 1er octobre aux ambassadeurs d’Autriche, de Russie, d’Espagne, d’Angleterre et de Prusse au congrès. Quoiqu’il ne me l’eût pas demandé, j’avais appris qu’il désirait la connaître, afin de pouvoir parler de plus en connaissance de cause des principes qui y sont exposés. Il ne pouvait être qu’utile qu’il fût en état de le faire.
M. le comte de Caraman, dans une lettre particulière qu’il m’a écrite, me rappelle que son fils, après avoir servi sans traitement pendant trois années en Hollande, avait été envoyé en Amérique où il jouissait d’un traitement de quatre mille francs porté sur les frais de la légation, mais que ce traitement avait cessé de lui être payé du moment de son retour. Je lui réponds en lui renouvelant la promesse que je lui avais déjà faite, que son fils sera replacé aussitôt que l’occasion s’en présentera, et qu’en attendant il conservera son traitement de quatre mille francs et en touchera les quartiers arriérés. Je vous prie, Monsieur le comte, de vouloir bien prendre les arrangements nécessaires pour que ce traitement lui soit en effet conservé et payé.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – Votre dernier courrier, parti le dimanche, n’est arrivé ici que le mardi, tard dans la matinée. Tous ces courriers surnuméraires ne présentent pas une grande sûreté. Les anciens sont vieux. Je viens d’en choisir quatre nouveaux et je l’annonce à M. Bresson aujourd’hui. Ma maison est pleine de surnuméraires dont je désire me défaire.
(1). Secrétaire de la Légation française à Stockholm.
(2). Bonnay (François, marquis de), né le 27 juin 1750, mort le 25 mars 1825. Député de la noblesse aux Etats Généraux (1789), il émigra (1791), ne rentra qu’en 1814, fut envoyé comme ambassadeur à Copenhague et à Berlin, puis élevé à la pairie en 1815 et nommé ministre d’Etat.
Vienne, le 7 décembre 1814.
Monsieur le comte,
Le prince de Metternich vient de m’adresser une note où il réclame, en exécution du traité de Paris, la remise entre les mains de l’Autriche de tous les papiers qui, en 1809, ont été enlevés de Vienne, que ces papiers concernent ou non les Etats Autrichiens. Je lui ai répondu dans le sens de la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire le 30 octobre. Sa note portait que les réclamations des Etats intéressés ne devaient pas empêcher la France de faire la remise des archives à l’Autriche, puisque l’engagement pris par le traité la mettrait à l’abri de tout reproche de leur part. J’ai répondu à cet argument que la France ne croyait pas pouvoir opposer aux réclamations de ces Etats la clause d’un traité qu’ils n’ont pas signé, mais qui, l’ayant été pour eux et en leur nom, ne pouvait pas avoir été fait contre leurs intérêts. J’ai ajouté que depuis longtemps des ordres avaient été donnés pour que les papiers concernant les pays appartenant ou destinés à la monarchie Autrichienne fûssent remis ; que j’ignorais si des difficultés en avaient retardé la remise, et que je m’en informerais. Je vous prie, Monsieur le comte, de vouloir bien me faire connaître si cette remise est maintenant effectuée.
Le prince de Metternich cite dans sa note le second des articles additionnels secrets au traité du 30 mai avec l’Autriche. Je n’ai pu vérifier si la citation est exacte, n’ayant pas ici les articles additionnels secrets aux différents traités. Comme il pourrait arriver que j’eusse besoin de ces articles, je vous prie de vouloir bien m’envoyer une copie des articles additionnels secrets qui peuvent se trouver dans chacun des sept traités, ainsi qu’une copie des articles additionnels patents aux traités avec l’Espagne, le Portugal et la Suède. Les articles additionnels patents aux quatre autres traités se trouvent dans les exemplaires imprimés que j’ai apportés ici.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
P.S. – Je vous enverrai par le prochain courrier les copies de la note du prince de Metternich et de ma réponse. Le temps manque aujourd’hui pour les faire.
Vienne le 14 décembre 1814.
Monsieur le Comte,
J’ai adressé hier à lord Castlereagh une lettre sur la nécessité de décider au congrès la question de Naples et sur la manière dont il me semble qu’elle peut l’être en satisfaisant à la fois à tous les devoirs, à tous les intérêts et à toutes les convenances. J’ai pensé qu’il était utile que M. le comte de La Châtre connût ce que j’ai écrit à lord Castlereagh, afin qu’il pût parler à Londres dans le même sens. Je lui écris en conséquence à lui-même et je lui envoie une copie de ma lettre au ministre anglais. Le tout est ci-joint. Je vous l’adresse sans le fermer pour que vous puissiez en faire prendre copie avant de faire parvenir le paquet à sa destination. Vous voudrez bien l’expédier par courrier extraordinaire.
Je ne parle pas à M. le comte de La Châtre de la négociation qui avait été entamée au sujet du pays de Gex. Vous jugerez peut-être utile de lui en écrire et de lui faire connaître les raisons pour lesquelles nous renonçons à l’échange projeté de ce pays.
Recevez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 6 janvier 1815.
Monsieur le comte,
J’ai reçu les instructions pour M. le comte de Narbonne que vous avez eu la bonté de m’envoyer. Dans l’état où sont les choses j’aurais préféré et je préfèrerais qu’il lui fût ordonné d’avoir un langage plus décidé à la cour de Sicile. Nous n’avons et nous n’aurons aucun ménagement pour Murat. Toute notre force est placée dans le principe de la légitimité et nous ne devons jamais l’abandonner.
Par une lettre particulière à M. de Narbonne, s’il est parti, vous pourriez lui faire connaître le changement que la réflexion que je vous fais vous fera apporter à ses instructions.
Je vous engage à déterminer M. le marquis de Rivière à partir le plus promptement possible. Il se pourrait que l’acte du 3 de ce mois, dont vous avez connaissance, rendît sa présence utile à Constantinople. Je vous prie de dire à M. de Rivière et à M. La Boulaye que M. Deval (1) est un des meilleurs serviteurs du roi et un de ceux qui leur sera le plus utile à Constantinople. C’est incontestablement le premier homme de sa classe dans le Levant.
Par le premier courrier je vous enverrai une lettre des ministres de Portugal qui proposent la libre entrée des bâtiments français au Brésil, si on leur accordait la libre entrée des bâtiments portugais dans nos colonies. Cette question, sur laquelle je vous écrirai la prochaine fois plus en détail, a besoin d’être examinée par les ministres de l’intérieur et de la marine.
Recevez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Deval, premier secrétaire interprète à Constantinople (1814).
Vienne, le 10 janvier 1815.
Monsieur le comte,
J’ai l’honneur de vous envoyer copie d’une note qui m’a été remise par les plénipotentiaires du prince régent de Portugal au congrès. Elle est relative à la résolution prise par le gouvernement portugais d’ouvrir les ports du Brésil au commerce de France, sous la condition que l’entrée et la liberté du commerce dans nos colonies seront accordées aux navires portugais, en abolissant à leur égard les lois prohibitives qui pourraient exister. Cette question devant être soumise à un examen approfondi, pour connaître jusqu’à quel point elle s’accorderait avec l’intérêt de nos colonies, je vous prie, monsieur le comte, de vous entendre à ce sujet avec les ministres de la marine et de l’intérieur. Le travail qui résultera de vos conférences vous mettra à portée de soumettre l’ensemble de la question au roi et de prendre ses ordres. Vous voudrez bien me les transmettre avec votre rapport à Sa Majesté, afin que je puisse répondre aux plénipotentiaires portugais.
Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 18 janvier 1815.
Monsieur le comte,
J’ai reçu dernièrement une brochure de M. de Bonald (1) qui m’a paru écrite non pas avec de mauvaises intentions, mais dans un mauvais sens. A une époque où la tendance générale des esprits porte chacun à s’occuper des matières dont la discussion ne peut guère amener que des désordres, la publication d’ouvrages où non seulement on agite ces matières, mais encore où on les présente de manière à égarer l’opinion ne peut être que bien dangereuse. Il est toujours malheureux d’avoir avancé une fois des principes et des opinions que l’on a pu croire justes d’abord, mais dont on aurait facilement reconnu la fausseté, si l’amour propre engagé à les soutenir ne faisait fermer les yeux à la lumière de la raison et de l’expérience. Celui qui a fait une brochure devient l’homme de sa brochure. Il croit que quiconque lire ses nouveaux écrits aura toujours le premier présent à la mémoire, et, pour ne pas être en contradiction avec lui-même, il persiste dans l’erreur qu’autrement il eût abandonné. Ces réflexions s’appliquent fort naturellement au petit ouvrage que M. de Bonald vient de faire paraître, et je me persuade qu’il n’eût pas composé cet ouvrage qui n’a aucun but d’utilité et qui est mauvais en soi, si, à l’époque du traité de Campo-Formio, il n’en avait publié un autre avec lequel celui-ci me paraît avoir beaucoup de rapports. J’ai été bien aise de vous entretenir de l’opinion que j’en ai, et qui s’accordera sûrement avec la vôtre. Il me semble qu’il serait utile d’en parler dans ce sens, afin d’affaiblir, autant que possible, le mauvais effet que je crains qu’il ne produise.
Ce ne sont point des critiques de journaux que je propose, mais seulement des remarques à faire dans les conversations.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Réflexions sur l’intérêt général de l’Europe, in-8° - M. de Bonald, écrivain et philosophe célèbre, député de l’Aveyron en 1815, théoricien de l’absolutisme monarchique.
Vienne, le 21 janvier 1815.
Monsieur le comte,
Le courrier Augustin, qui avait porté les instruments originaux du traité du 3 janvier, est arrivé ici le 19, et m’en a rapporté les ratifications. Je vous fais tous mes remerciements de la célérité qui a été mise à l’expédition de ces actes. Je ne pouvais guère espérer de la recevoir aussi promptement. Quoique l’échange ne puisse être consommé, le plénipotentiaire anglais ne pouvant recevoir que dans quelque temps les ratifications de sa cour, il ne peut être que fort utile pour la conservation et l’accroissement de notre influence, que l’Autriche et l’Angleterre sachent que le roi n’a pas hésité un instant à ratifier les engagements que j’avais pris en son nom, et il m’a été bien agréable de trouver dans l’empressement avec lequel Sa Majesté l’a fait, la preuve que j’avais parfaitement rempli ses intentions.
Recevez, etc.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 21 janvier 1815.
Monsieur le comte,
La lettre que j’écris aujourd’hui au roi lui rend compte de la cérémonie qui a eu lieu ce matin à l’église cathédrale de Vienne. Une courte et simple notice que j’adresse à Sa Majesté en fait connaître les détails. J’y ai joint le discours qui a été prononcé par le curé de Sainte-Anne (l’abbé Zaignelins, français). Je pense qu’il est convenable que l’une et l’autre soient imprimés dans le Moniteur, et je l’ai proposé au roi qui, probablement, vous les remettra pour que vous les y fassiez insérer.
La réunion de tous les souverains et de tous les princes de familles souveraines qui sont en ce moment à Vienne, et des ambassadeurs de l’Europe entière, a été un hommage rendu aux principes sacrés sur lesquels repose le bonheur des peuples, aussi bien que la sûreté des princes à qui la Providence a confié le soin de les conduire. Elle a été aussi un grand et touchant hommage rendu à la maison de Bourbon, dont la chute momentanée avait été la cause et l’origine de tous les maux qui ont accablé l’Europe, et dont le rétablissement les a tous fait cesser et nous a ramené l’espérance d’un heureux avenir. C’est ainsi qu’elle doit être partout considérée et je vous engage, Monsieur le comte, a écrire dans ce sens une lettre circulaire aux ambassadeurs et ministres de France dans les pays étrangers.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 29 janvier 1815.
Monsieur le comte,
C’est avec un extrême regret que je me trouve encore dans le cas de vous entretenir d’un nouvel ouvrage (1), dont la publication ne peut manquer et nous nuire beaucoup ; je veux parler de celui de M. Bignon (2). Cet ouvrage sera d’autant plus dangereux qu’il est écrit avec un talent tout à fait remarquable. Des choses qu’il contient, plusieurs sont très bonnes, mais parmi celles-ci, beaucoup sont intempestives ; ce n’était pas le moment de les dire. Il sera dangereux chez nous, parce qu’il favorise et encourage des opinions et des sentiments qui ne sont déjà que trop répandus et qu’il faudrait au contraire s’efforcer d’affaiblir.
Mais il sera dangereux surtout par l’effet qu’il produira dans les pays étrangers. Quelles dispositions devons-nous attendre de nos voisins, lorsqu’ils voient que, chez nous, on ne prêche contre eux qu’animosité et que haine ? S’il était vrai que la France fût dans une position où elle dût souffrir et attendre, faudrait-il le dire ? Et, dans une telle position, ne faut-il pas encore se taire ? Mais les nations, comme les individus, sont peut-être encore plus vivement touchées de ce qui blesse leur honneur que de toute autre chose ; et je regarde comme plus pernicieux encore ce mépris offensant qu’on leur montre et cette orgueilleuse supériorité que l’on affecte sur Elles. Autrefois la France faisait sentir sa supériorité par sa politesse ; depuis la Révolution, elle ne cherche à la faire sentir que par des outrages. La politesse est une chose que nous avons oubliée et qu’il serait bien temps de rapprendre.
Tandis que l’ambassade du roi fait ici les plus grands efforts pour parvenir à tout calmer, lorsqu’elle a tant de peine à ne pas échouer contre les obstacles qu’elle rencontre, il est assurément fort triste de voir qu’à chaque instant, de nouveaux obstacles lui sont suscités par ceux mêmes qui doivent s’unir à Elle, au moins par leurs vœux, mais qui, au contraire, semblent avoir pris à tâche de tout irriter et de tout envenimer.
L’ouvrage de M. Bignon est, en lui-même, de nature à faire beaucoup de mal. Mais sorti de la plume d’une personne tenant au département des affaires étrangères et de l’une des plus distinguées par le talent et le mérite, on n’y verra pas seulement l’expression des opinions généralement répandues en France ; on y voudra voir aussi l’expression des sentiments du ministère et du gouvernement lui-même ; et, par cette raison, il fera beaucoup plus de mal encore. Lorsqu’un homme fait partie d’un corps quelconque, c’est un devoir pour lui de mettre beaucoup de réserve et de prudence dans la manifestation de ses opinions. Car il est naturel qu’elles soient attribuées, non à lui seul, mais au corps entier auquel il appartient.
Je vous demande pardon, Monsieur le comte, de vous entretenir de ces sortes de choses, mais je vous les dis, parce que je suis convaincu qu’il est de la dernière importance qu’il n’y ait dans le département qu’un esprit et qu’un langage, et que je tiens infiniment à ce que cela soit ainsi.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
(1). Exposé comparatif de l’état de la France et des Etats de l’Europe.
(2). Bignon (Louis-Pierre-Edouard, baron), homme d’Etat français, né à Geurbaville (Seine-Inférieure), le 3 janvier 1771, mort à Paris, le 6 janvier 1841. Ministre plénipotentiaire à Cassel (1804-1806). Chargé en 1812 de la reconstitution de la Pologne. Pendant les Cent-Jours, il fut secrétaire d’Etat au ministère des affaires étrangères.
Vienne, le 31 janvier 1815.
Monsieur le comte,
Je viens d’expédier le courrier Bourdet pour Constantinople, où il porte à M. Ruffin l’ordre de demander à la Sublime Porte, un firman pour autoriser l’entrée dans le détroit des Dardanelles, du bâtiment sur lequel M. le marquis de Rivière doit prochainement s’embarquer. Comme, depuis quelques temps, la Sublime Porte ne veut plus accorder de semblables autorisations, je crains que le firman ne soit refusé. Mais j’ai chargé M. Ruffin, dans le cas où il ne pourrait pas l’obtenir, de prendre les mesures nécessaires pour que l’ambassadeur du roi trouve toutes les facilités dont il aura besoin pour se rendre du point où il serait obligé de débarquer, à Constantinople.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
P.S. – Je n’écris pas à M. le marquis de Rivière, supposant qu’il ne sera déjà plus à Paris, lorsque le courrier y arrivera.
Vienne, le 31 janvier 1815.
Monsieur le comte,
Quoique le prince régent de Portugal n’ait pas ratifié le traité du 30 mai, ce prince se considérant en état de paix avec la France, par le seul fait de son adhésion à la convention d’armistice, du 8 du même mois, je ne vois aucun inconvénient à ce que M. Maller, nommé par le roi consul général au Brésil, se rende immédiatement à son poste, où, sous plusieurs rapports, sa présence sera fort utile. Il n’est pas nécessaire d’attendre pour le faire partir que je me sois entendu avec M. le comte de Palmella sur les limites de la Guyane. C’est une affaire que je ne pourrai traiter qu’après que vous aurez répondu à la lettre que j’ai l’honneur de vous écrire à ce sujet, de sorte qu’il pourra se passer encore un temps assez long avant qu’elle soit terminée.
Recevez, Monsieur le comte, etc.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 7 février 1815.
Monsieur le comte,
Il semble que chacun prenne à tâche d’apporter chaque jour quelque nouvel obstacle au rétablissement de la considération de la France en Europe et de lui ôter les moyens d’avoir l’influence qu’il doit lui appartenir d’exercer au congrès. Les journaux se plaisent à donner, on ne sait sur quels renseignements, la liste des personnes qui composent plusieurs des commissions formées ici pour les différents objets qui sont en négociation, et ils ne nomment aucun plénipotentiaire français, comme si la France restait étrangère aux affaires, tandis qu’à chaque commission il y a un plénipotentiaire français qui assiste à toutes les conférences, et que son opinion, je puis le dire, y est de quelque poids. Ils disent que l’empereur d’Autriche a voulu faire les frais du service célébré le 21 janvier, tandis qu’il n’a pas même songé à en faire l’offre et que c’est la France qui, comme il était convenable, a fait toutes les dépenses. Une gazette qui, je crois, se publie avec l’attache de l’un des ministères, rapporte que je vais à des cercles chez l’archi-duchesse Marie-Louise, tandis qu’il n’y a jamais de cercles chez elle, que je ne l’ai pas vue une seule fois, et qu’elle n’a assurément aucun désir de me voir. Je comprendrais que les journaux fussent laissés absolument libres, et que l’on ne s’en mêlât en aucune façon. C’est un système qui peut, comme un autre, avoir des avantages aussi bien que des inconvénients. Mais que l’on veuille passer pour les surveiller et qu’on ne les surveille ni les dirige, c’est se charger du blâme de toutes les choses inexactes et déplacées qu’ils rapportent, c’est se rendre sans utilité responsable de tous les mauvais effets qu’ils produisent.
Ils ont loué l’ouvrage de M. de Bonald, au sujet duquel j’ai eu l’honneur de vous écrire, ouvrage dont aucun principe n’est bon, et qui n’est assurément pas le mieux écrit de ceux qu’il a faits. On croirait difficilement, s’il ne portait son nom, en y lisant des phrases telles que celle-ci : « J’avance comme un axiome de philosophie et de haute politique qu’une société finie peut seule devenir une société parfaite », qu’il fût d’un écrivain célèbre. Cette brochure nous est nuisible au point que les plénipotentiaires des puissances opposées à nos vues en ont rassemblé le plus d’exemplaires qu’ils ont pu et les ont distribués aux plénipotentiaires des autres puissances, jugeant, avec raison, que rien n’était plus propre que sa lecture à les inquiéter, à les mettre en défiance et à les aliéner de nous.
Ils loueront certainement l’ouvrage de M. Bignon, dont je vous ai de même dernièrement entretenu. Le seul article de cet ouvrage qui, aujourd’hui, ne soit pas déplacé, est celui où il parle de la Saxe. Dans tout le reste on trouve, à chaque instant, ou des principes faux, ou des opinions qu’il est dangereux de manifester.
Je vous avouerai, Monsieur le comte, qu’il est infiniment pénible, lorsqu’on est engagé dans une lutte aussi longue et aussi difficile que celle que nous soutenons, de voir ceux que l’on devrait compter comme amis paraître dans les rangs des adversaires que l’on a à combattre.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 8 février 1815.
Monsieur le comte,
La dépêche que l’ambassade extraordinaire du roi au congrès vous adresse aujourd’hui vous fait connaître que l’affaire de la Saxe est enfin terminée. Pour que les journaux ne parlent point d’une manière inconvenante des arrangements qui ont été faits sur ce point, je crois utile de vous indiquer de quelle manière et dans quel esprit je pense que doivent être conçus les articles qui les annonceront, ce que je fais par la note que j’ai l’honneur de joindre à cette lettre ; mais cette note elle-même n’est point destinée à être imprimée, c’est seulement un canevas d’après lequel je vous prie de diriger les publications qui seront faites immédiatement.
La question de la légitimité y est présentée comme étant, pour toute l’Europe, d’une importance à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Ce qui est dit à cet égard s’applique fort clairement à Murat, mais non pas à Bernadotte qui, en effet, n’est point du tout dans le même cas ; car, d’un côté, il ne règne pas encore, et, de l’autre, il a été adopté par le roi actuel de Suède, que toute l’Europe a reconnu, et la France elle-même, puisqu’elle a traité avec lui. Il est à désirer que l’on s’abstienne de rien publier que Bernadotte puisse croire dirigé contre lui. Le mettre sur la même ligne que Murat, ce serait les lier d’intérêt et augmenter les difficultés que nous pourrons rencontrer pour expulser celui-ci.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – Je vous engage aussi à faire une circulaire dans l’esprit de la note que je joins à ma lettre. Vous pourrez y faire ressortir la belle part que le roi a eue à cette grande affaire ; car on pourrait presque dire, en se rappelant tout ce qui a été dit et écrit par toutes les puissances de l’Europe, pendant les trois premiers mois du congrès, qu’elle a été faite par lui seul. Vous trouverez peut-être que dans les journaux il y aurait un mot léger à dire sur cela. C’est à vous à en juger. C’est la disposition de Paris sur ce sujet qui probablement vous décidera. En général, quand les choses parlent, il est inutile de se vanter ! Mais, comme dit d’André, manquant de Paris depuis cinq mois, je n’ai point d’avis sur cela.
Vienne, le 15 février 1815.
Monsieur le comte,
J’ai examiné avec attention les extraits que vous m’avez envoyés de votre correspondance avec l’ambassadeur du roi à Rome, relativement au bureau de poste français qui était établi dans cette ville. J’ai lieu de regretter, non que cette affaire ait été suivie avec chaleur, car elle est fort importante ; mais, qu’elle ait été entamée avec la cour de Rome de la manière dont elle l’a été. Je ne crois pas que ce soit en réclamant comme une chose de droit le rétablissement de notre bureau de poste, que nous parviendrons à l’obtenir. Ce n’en est réellement pas un ; c’est une pure concession. Une faveur, parce qu’elle a été longtemps accordée, ne saurait jamais constituer, pour celui qui l’a reçue, le droit d’en jouir toujours, ni, pour celui qui l’a faite, l’obligation de ne jamais la retirer. Mais comme il importe beaucoup pour nos relations de politique et pour nos relations de commerce avec les différentes cours d’Italie et même avec Naples, lorsque Naples sera redevenu ce qu’il doit être, que le bureau des postes françaises à Rome soit rétabli, il faut demander avec instances qu’il le soit, mais le demander et non pas paraître l’exiger, ce qui serait le moyen de ne pas l’obtenir. Les raisons à faire valoir, les seules qui puissent être employées, sont les raisons de conscience. En intéressant la religion du Pape, nous parviendrons sûrement à le déterminer, surtout en lui proposant en même temps l’adoption des mesures propres à prévenir les abus et les inconvénients qu’il paraît craindre.
Nos courriers, pour arriver à Rome, devant traverser les Etats du roi de Sardaigne, son consentement est aussi nécessaire. Il serait préférable que nous fussions autorisés à les faire passer par Turin. Mais si le gouvernement Piémontais s’y refuse absolument, nous nous bornerions à demander qu’ils pussent passer par Gênes. S’il est vrai que les difficultés qu’il a faites jusqu’à présent n’aient eu d’autres motifs que des motifs de susceptibilité relativement à la souveraineté, cette idée ne pouvant subsister, si nous ne lui demandons que comme une faveur et non comme un droit, la faculté pour nos courriers de passer par son territoire, il n’est pas à croire qu’il s’y refuse.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 19 février 1815.
Monsieur le comte,
Ce courrier ne vous porte point de dépêche de l’ambassade pour le département, parce qu’il n’y a rien de nouveau à vous mander. La lettre que j’écris au roi n’a même pas d’autre objet que de lui envoyer les différents traités conclu pendant le cours de la dernière guerre entre les puissances alliées contre la France. Je prie Sa Majesté de vouloir bien vous remettre ces traités, après qu’elle en aura pris connaissance, afin qu’ils soient conservés au département.
J’envoie en même temps au roi les actes d’accession à la Bavière et du Hanovre au traité du 3 janvier, ainsi que des doubles des actes d’acceptation que j’ai remis en échange. Le roi vous remettra les uns et les autres pour que vous fassiez préparer des actes d’acceptation. Je ne les ai pas envoyés plutôt parce que je voulais y joindre aussi l’accession de la Hollande. Mais celle-ci n’étant pas encore signée, et les autres ayant déjà plus d’un mois de date, je ne veux pas différer plus longtemps. Il sera même nécessaire que vous fassiez antidater les ratifications, afin qu’elles puissent être censées avoir été échangées dans le délai convenu, qui est de six semaines.
On s’occupe en ce moment des affaires de la Suisse. Peut-être, lorsque je vous enverrai ma première dépêche, y aura-t-il enfin quelque chose d’arrêté sur les arrangements de ce pays.
Quant aux autres affaires qui restent encore à régler, ce ne sera guère que dans les premiers jours de mars qu’elles pourront avoir pris une couleur un peu décidée.
D’ici à peu de jours, je vous renverrai successivement, mais sans dépêches, la plupart des courriers qui sont auprès de moi. Comme j’en reçois de vous plus que je n’en expédie, ils s’accumulent ici et j’en suis véritablement encombré. Quelque grand que soit l’hôtel, la place y manque, surtout à l’office, où maintenant il y a plus de quarante personnes.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 19 février 1815.
Monsieur le comte,
Les duplicata que M. le comte de Talleyrand m’a adressés des dernières dépêches qu’il vous a écrites m’ont fait voir qu’il voudrait qu’il lui fût envoyé des informations sur les arrangements qui se préparent ici, relativement à la Suisse, et des directions sur la manière dont il doit parler de ces arrangements et des vues qu’y porte la France. Ces désirs me semblent se ressentir un peu de l’irréflexion assez naturelle à la vivacité du caractère français. Parler d’arrangements lorsqu’ils ne sont pas conclus, lorsque mille circonstances peuvent modifier ceux qui ont été projetés, c’est une chose qui ne saurait avoir que des inconvénients. J’en trouve plus encore à manifester les vues que l’on peut avoir. Si elles restent sans effet, on a, sans avoir satisfait ceux à qui elles étaient favorables, mécontenté les autres, et l’on passe aux yeux de tous pour ne jouir d’aucune influence, parce qu’ils en sont pas à portée d’apprécier la grandeur des obstacles. Je vous prie donc, Monsieur le comte, de répondre à M. le comte de Talleyrand qu’il ne pourra lui être envoyé d’informations sur l’arrangement des affaires de Suisse, que lorsqu’elles seront terminées. Je vous prie aussi de faire des réponses dans le même sens aux ambassadeurs et ministres du roi qui, dans leurs dépêches, exprimeraient le désir d’être informés avant le temps de ce qui se passe au congrès.
Je vous ai précédemment invité à vous concerter avec le ministre de la marine, relativement aux bases sur lesquelles nous pourrions proposer au Portugal de régler la ligne de démarcation entre les Guyanes française et portugaise, et de m’envoyer l’autorisation du roi pour traiter avec M. le comte de Palmella sur ces bases ; j’espère recevoir prochainement de vous une réponse à ce sujet. Mais si vous n’aviez pas encore pû me l’envoyer, je vous prie de le faire le plus promptement qu’il vous sera possible.
Recevez, etc.
Signé : Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 24 février 1815.
Monsieur le comte,
Ce courrier ne vous porte encore aucune dépêche de l’ambassade pour le département. Je ne le charge même d’une lettre pour le roi que parce que je n’aime point que mes courriers retournent à Paris sans que Sa Majesté ait de mes nouvelles. Cependant, j’ai pu lui parler, quoique sans détails, d’un incident nouveau relativement à Naples, et qui, je crois, nous sera avantageux. J’aurai demain des informations plus amples à ce sujet. Je les transmettrai au roi et je vous les ferai connaître par mon prochain courrier.
Ces expéditions, quoique rapprochées, ne suffisant pas toutefois pour diminuer assez le nombre des courriers qui sont ici, je me déciderai à en faire partir plusieurs sans dépêches. Comme je ne veux point qu’ils courent les cabarets, ce qui pourrait avoir des inconvénients de plus d’une espèce, ils sont tous dans la maison de l’ambassade et y causent un embarras extrême.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 27 février 1815.
Monsieur le comte,
Les affaires n’ayant encore fait aucun progrès depuis l’envoi de mon dernier courrier, je n’ai toujours rien de nouveau à vous mander. Le prince de Metternich a désiré que les arrangements qui intéressent la reine d’Etrurie (1) et l’archiduchesse Marie-Louise fussent encore différés de quelques jours, et, de mon côté, je n’ai pas voulu entamer la question de Naples, désirant d’attendre une lettre du roi sur le résultat de l’entretien qu’il a dû avoir avec lord Castlereagh, et l’arrivée d’un courrier que ce ministre m’a promis d’expédier peu de jours après son arrivée à Londres pour faire connaître le parti auquel s’arrêtera le cabinet anglais dans cette question.
L’empereur de Russie m’avait formellement promis que nous y aurions son appui. Cependant, il m’est revenu qu’il tient avec les personnes de son intimité un langage bien peu conforme à cette promesse. Ne pouvant faire, a-t-il dit, que l’Italie entière soit indépendante, il veut que dans ce pays il y ait une puissance forte, qui ne soit sous l’influence ni de la France, ni de l’Autriche. Comme cette puissance ne peut être que Naples, il faut, pour atteindre ce but, que Naples n’appartienne pas à la maison de Bourbon ; il veut donc soutenir Murat. Cette odieuse disposition ne changera sûrement point le résultat auquel nous espérons arriver, mais augmentera la difficulté de l’obtenir.
Mais ce n’est pas dans cette question seulement qu’il a des intentions si peu conformes à la loyauté et à la bonne foi. Il en montre dans toutes d’aussi mauvaises. Il arrête l’arrangement des affaires de la Suisse, en faisant naître à chaque instant de nouvelles difficultés ; il contrarie ceux qui intéressent la reine d’Etrurie et l’archiduchesse Marie-Louise pour lesquels nous étions parvenus à bien disposer l’empereur d’Autriche. Il veut qu’une des légations soit donnée au prince Eugène ; partout enfin, il suscite des difficultés sans nombre.
Lorsque, pour le malheur de l’Europe, la Russie se mêle ainsi dans toutes les affaires, y prend un ton d’autorité et semble vouloir dicter ses volontés, il est véritablement déplorable et scandaleux qu’aucune puissance, la France exceptée, n’ose s’y opposer, pas même l’Angleterre, qui se contente d’en gémir.
Recevez, etc.
Le prince de Talleyrand.
(1). Infante Marie-Louise de Bourbon, fille du roi d’Espagne, Charles IV.
Vienne, le 3 mars 1815.
Monsieur le comte,
J’ai reçu directement de M. le comte de Talleyrand une copie de la note qu’il a adressée la Diète, et dont vous m’avez fait l’honneur de m’entretenir. Cette note n’est pas mauvaise ; mais il aurait mieux valu qu’il ne l’eût pas adressée, et c’est ce que je vous prie de vouloir bien lui écrire. Jusqu’à ce que les arrangements relatifs à la Suisse aient été convenus ici et proposés à la Diète helvétique, il doit se tenir dans la réserve qui lui a été recommandée, tant sur ce qui a rapport à ces arrangements, qu’aux évènements qui peuvent se passer. En général, les ministres du roi ne doivent présenter de notes, à moins d’en avoir reçu l’ordre exprès, que sur des choses de peu d’importance.
J’ai lieu de croire que l’empereur de Russie consentira à comprendre la Turquie dans les garanties générales que l’on est dans l’intention de stipuler pour toutes les puissances, après l’arrangement des affaires qui se traitent au congrès, mais que cependant il voudra mettre à cette garantie une réserve. Je n’ai pas encore pu découvrir sur quoi elle porterait ; mais je soupçonne que ce serait relativement aux provinces que la Perse lui a dernièrement cédées. Il existait entre le gouvernement persan et la Sublime Porte des discussions dont quelques points voisins de ces provinces étaient l’objet. Il me paraît probable que l’empereur de Russie se substituant, parce qu’il les possède, aux droits et aux propriétaires de la Perse, veut faire valoir ces droits ou prétentions, et que c’est là ce qu’il a excepté de la garantie. M. le marquis de Rivière, à qui je vous prie d’en écrire, pourra peut-être se procurer et nous transmettre quelque notion positive sur les prétentions que la Russie peut avoir et qu’elle paraît vouloir se réserver.
J’ai déjà eu l’honneur de vous dire ce que je pensais de sir Sidney Smith (1) ; mais je crois nécessaire d’y revenir, parce que je vois qu’en France, où il suffit aujourd’hui de s’être fait connaître par quelque chose d’extraordinaire pour acquérir de la considération, on en a beaucoup pour lui. Je suis persuadé que s’il ne s’était pas évadé du Temple on ne ferait à lui aucune attention. Il n’y a rien de remarquable en lui que son extravagance. Cette opinion, suffisamment justifiée par tout ce qu’il dit et par tout ce qu’il fait, n’est pas seulement la mienne ; elle est ici celle de tout le monde, celle même des Anglais qui ne vont pas chez lui et qui ne le reçoivent point ; c’est aussi celle que l’on a de lui en Angleterre. Je crois que M. le marquis de Rivière a sur son compte des idées toutes différentes, et il serait bon de lui écrire pour le désabuser.
Vous aurez pu voir par des articles que les Prussiens ont fait insérer dans la Gazette de Berlin et dans plusieurs journaux allemands, même dans ceux de Vienne, que, d’après leur calcul, la partie de la Saxe qu’ils doivent acquérir serait plus considérable que je ne vous l’ai mandé. Ces publications ont eu pour objet de diminuer le mécontentement qu’a excité en Prusse l’arrangement auquel nous sommes parvenus à les amener, et qui fait regarder l’affaire de la Saxe comme d’autant plus mal finie pour eux qu’ils occupaient déjà ce pays, en avaient, en quelque sorte, pris possession, et avaient dit et répété qu’ils l’auraient tout entier. A la tête des mécontents, se fait remarquer le maréchal Blucher. A Berlin, les dispositions sont telles que le roi est fort embarrassé d’y retourner, parce qu’il s’attend à y être très mal accueilli. C’est cette crainte, qui paraît effectivement très bien fondée, qui l’a engagé à grossir comme il l’a fait dans les rapports qui ont été publiés, les avantages qu’il a obtenus.
Le général Pozzo di Borgo, dont le départ pour Paris avait déjà été annoncé il y a longtemps et avait ensuite été différé, va définitivement partir sous peu de jours.
Le général Ricard va bientôt aussi retourner à Paris, le cas pour lequel sa présence à Vienne aurait été nécessaire, ne pouvant plus se présenter. Je le connaissais déjà comme un des officiers les plus recommandables de l’armée. Son séjour ici n’a fait qu’augmenter l’estime que j’avais pour lui et me le fait considérer comme l’un des serviteurs du roi qui lui sont le plus dévoués et qui, par leurs sentiments et leur mérite, sont les plus dignes de sa confiance. Je vous prie de faire en sorte qu’il lui soit témoigné des égards et de lui en témoigner vous-même.
Recevez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Signé : Le prince de Talleyrand.
(1). Smith (sir William Sydney), marin anglais célèbre par ses audacieux coups de main. Prit du service à douze ans. Commandant de frégate à dix-neuf ans. Brûla une partie de la flotte française à Toulon en 1792. Capturé en 1794 au Havre au cours d’une hardie reconnaissance, il fut conduit à Paris, enfermé à l’Abbaye, puis au Temple avec un émissaire royaliste, s’évada en 1797 au moyen d’un faux ordre du ministère de la guerre que présenta au geôlier un danseur de l’Opéra, nommé Boisgirard. Compromis dans le procès de la princesse Caroline. Mort comblé d’honneurs en 1840.
Vienne, le 7 mars 1815.
Monsieur le comte,
La nouvelle est aujourd’hui arrivée à Vienne que Buonaparte était sorti de l’île d’Elbe le 26 février avec une corvette, un brick et quelques petits bâtiments emmenant avec lui mille deux cents hommes. On ne sait encore rien ici de ses projets ; on sait seulement qu’il s’est dirigé vers le nord, ce qui porte à supposer qu’il se proposait de débarquer du côté de la rivière de Gênes, sans doute pour exciter des insurrections en Italie et profiter, à la faveur des intelligences qu’il s’y est ménagées, des dispositions révolutionnaires des peuples de ce pays. Cette nouvelle a déjà dû vous parvenir, et je pense même que vous pouvez avoir actuellement des informations plus étendues que celles que nous avons ici. Si, comme je l’espère, on agit dans cette circonstance avec prudence et fermeté, en arrêtant le mal à sa source, et ne lui laissant pas le temps de faire des progrès, cet événement ne pourra avoir aucune suite fâcheuse ; il en aura même d’utiles ; celle d’abord de faire cesser les indécisions de l’Autriche à l’égard de Murat, avec lequel Buonaparte est très probablement d’accord, et ensuite, lorsque l’entreprise aura échoué et que son auteur aura succombé, de faire cesser toute crainte de voir éclater des révolutions en Italie, ceux qui les désirent et les fomentent ne pouvant plus conserver l’espoir de parvenir à l’accomplissement de leurs vues, parce qu’il n’y aura plus pour eux de centre d’action, ni de chef autour duquel ils puissent se rallier.
Il n’est nullement à croire que Buonaparte ait eu le projet de venir dans le midi de la France. Mais s’il y venait, il ne pourrait y être regardé que comme un brigand et devrait être traité comme tel. On ne saurait, à cet égard, s’exprimer trop nettement ; ce n’est point dans des circonstances semblables qu’il y a des ménagements à garder, et, le cas arrivant, il faudrait parler dans ce sens et d’une manière très ferme et très prononcée.
Il serait bien à désirer que l’on pût diriger les journaux dans ce qu’ils diront de l’entreprise de Buonaparte, quel qu’en soit l’objet. En parler comme d’une chose très grave ce serait lui donner une importance que sans doute elle n’aura pas et redoubler les inquiétudes qu’elle peut causer aux personnes disposées à s’alarmer facilement. C’est à quoi je vous prie, Monsieur le comte, de vouloir bien donner toute votre attention.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 12 mars 1815.
Monsieur le comte,
Je comptais vous expédier ce soir un courrier pour envoyer au roi une déclaration de toutes les puissances portant qu’elles considèrent la tentative faite par Buonaparte comme un acte de brigandage, par lequel il s’est placé hors du droit des nations, et qu’elles se porteront, s’il est nécessaire, avec toutes leurs forces, pour prévenir ou arrêter l’exécution de ses projets, au secours du roi et du royaume de France. Mais la conférence dans laquelle cette déclaration doit être adoptée ne devant avoir lieu que demain, je remets jusque là l’expédition de mon courrier, et je profite pour vous écrire de celui qu’envoie aujourd’hui le duc de Wellington.
Je suis persuadé que l’entreprise de Buonaparte n’aura aucune suite fâcheuse, et qu’il ne sera point nécessaire de recourir aux puissances étrangères. Mais il était toujours prudent de ne négliger aucune précaution. La déclaration aura d’ailleurs l’effet salutaire d’intimider ceux qui pourraient être disposés à se joindre à Buonaparte, en leur ôtant tout espoir qu’il puisse réussir.
Il peut être fort important, dans les circonstances présentes, de surveiller de près les démarches de Joseph Buonaparte qui, dans le canton de Vaud, où il est actuellement, paraît nouer des intrigues. Je voudrais même qu’il ne restât pas si près des frontières de la France, et je travaille auprès des différentes puissances pour qu’il soit obligé à s’en éloigner. Si son frère a des intelligences en France, il est au moins probable qu’il n’y est pas étranger. J’ai déjà écrit à M. le comte de Talleyrand d’examiner avec soin tout ce qu’il pourra faire, et la même recommandation a été faite au chargé d’affaires de Russie en Suisse.
Les affaires qui sont encore à régler par le congrès vont marcher rapidement vers leur fin. Le comité des cinq puissances, entre lesquelles les questions de Saxe et de Pologne, ainsi que le partage des territoires dans le nord de l’Allemagne, ont été arrangées, s’assemblera désormais tous les jours, et le comité des huit puissances signataires du traité de Paris, de deux jours l’un. Les commissions formées pour différents objets particuliers ont à peu près terminé les travaux préparatifs dont elles avaient été chargées. On peut donc regarder comme assurée une très prochaine conclusion.
Le courrier Fortier, qui est arrivé aujourd’hui à quatre heures du matin, m’a apporté les ratifications données par le roi aux actes d’accession de la Bavière et du Hanovre. Nos courriers vont en général fort mal. M. de Metternich en a reçu un hier dans la soirée qui n’était parti de Paris que le 5 à midi, tandis que celui que je n’ai reçu que ce matin était parti le 4 au soir. Veuillez, Monsieur le comte, leur recommander de faire plus de diligence.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 13 mars 1815.
Monsieur le comte,
La déclaration dont j’ai eu l’honneur de vous parler dans ma lettre d’hier a été signée aujourd’hui. Elle est jointe à la lettre que j’écris au roi et je vous en envoie aussi un exemplaire.
Comme elle a surtout pour objet de produire un grand effet en France, d’y dissiper les craintes que l’entreprise de Buonaparte y aura pu faire naître et d’intimider les hommes égarés ou coupables qui pourraient être disposés à se joindre à lui, il importe qu’elle ait la plus grande et la plus prompte publicité. Je l’ai en conséquence envoyée aux préfets des départements par lesquels mon courrier doit passer, en les invitant à la répandre dans ces départements et à la faire parvenir, pour la même fin, aux préfets des départements voisins. Je l’ai envoyée aussi à M. le marquis d’Osmond, qui l’adressera aux préfets des départements limitrophes des Etats de Sa Majesté le roi de Sardaigne.
Je vous ai mandé hier que j’avais écrit à notre ministre en Suisse de Surveiller de près les démarches de Joseph Buonaparte. Une lettre que je viens de recevoir de M. le comte de Talleyrand, me paraissant contenir des preuves que Joseph Buonaparte entretient, comme je le craignais, des intelligences qui pourraient devenir fort dangereuses, j’ai écrit à MM. de Metternich et de Nesselrode pour les engager à faire faire, par les ministres de leurs souverains en Suisse, des démarches tendant à obtenir que Joseph Buonaparte soit forcé à quitter le pays de Vaud et à s’éloigner des frontières de France et des lieux où il peut avoir des moyens d’intriguer. Je ne doute point qu’ils ne le fassent volontiers, toutes les puissances ayant le même intérêt à ce que le repos de l’Europe ne soit pas encore compromis par de nouvelles convulsions.
J’ai écrit aussi à M. le comte de Talleyrand de faire en Suisse une demande semblable, et demain j’adresserai aux députés suisses qui sont ici une note à ce sujet, afin qu’ils en écrivent eux-mêmes à la Diète helvétique.
J’espère que ces différentes démarches ne resteront pas sans effet, et que par là, le mal que pourrait faire Joseph Buonaparte sera prévenu.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, 14 mai 1815.
J’envoie au roi, mon cher ami, la déclaration dont je vous ai parlé hier : elle est très forte. Jamais il n’y a eu une pièce de cette force et de cette importance signée par tous les souverains de l’Europe. Il faut qu’elle soit imprimée telle que je l’envoie avec toutes les signatures.
Il a fallu prendre la forme d’un extrait de protocole pour que nous puissions la signer. Veillez à ce qu’il ne soit rien changé à l’impression : faites mettre un trait entre la déclaration et l’extrait du protocole qui finit par les signatures. J’envoie cette pièce à Lyon, à Nice, à Strasbourg, à Besançon, à Metz, et j’invite les préfets à la faire imprimer et distribuer.
Adieu, je ne crois pas qu’ici nous ayons pu faire mieux.
Je vous embrasse.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
J’ai eu l’honneur de vous écrire hier que j’avais demandé à MM. de Metternich et de Nesselrode qu’ils fissent, en Suisse, des démarches pour que Joseph Buonaparte fût obligé de quitter le pays de Vaud et de s’éloigner des frontières de France. Ils se sont empressés de faire ces démarches et déjà des officiers autrichiens et russes ont été envoyés en Suisse à cet effet et sont même chargés de conduire Joseph Buonaparte à Gratz, lorsque le canton de Vaud aura obtempéré à la demande qui lui sera faite. Je comptais qu’ils seraient porteurs de la lettre que j’ai écrite au même sujet à M. le comte de Talleyrand ; mais comme ils sont partis avant qu’elle ait pu leur être remise, je la lui envoie par le courrier Aupère qui, de Zurich, se rendra à Paris. Je lui remets plusieurs exemplaires de la déclaration qui a été signée hier, et je le charge d’en laisser en France dans les différents lieux qu’il traversera.
Je n’ai d’ailleurs rien de nouveau à vous mander. Le courrier que vous avez dû m’expédier le 7 et qui m’apprendra l’effet qu’aura produit à Paris la tentative de Bonaparte n’est pas encore arrivé.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
Le courrier Aupère vous porte avec cette lettre, à laquelle je joins plusieurs exemplaires de la déclaration signée par les plénipotentiaires réunis à Vienne en congrès, celle que j’ai eu l’honneur de vous écrire hier au sujet de Joseph Buonaparte et que je comptais vous faire parvenir par l’un des officiers que l’Autriche et la Russie ont expédiés, la nuit dernière, en Suisse. Mais ces officiers sont partis avant que ma dépêche pût leur être remise.
Vous sentirez aisément, Monsieur le comte, combien il est important que la déclaration soit connue promptement et le soit partout. Mais il y a quelques points où cette importance est plus grande encore. Tels sont Genève et Lausanne. Je vous prie de l’y faire parvenir avec toute la célérité possible, ainsi que dans tous les autres lieux où vous jugerez que sa prompte publicité est le plus nécessaire.
J’en ai remis au courrier un certain nombre d’exemplaires, en lui donnant l’ordre d’en laisser en France dans tous les lieux qu’il traversera. Je vous prie de ne point l’arrêter auprès de vous et de lui faire continuer sa route, aussitôt qu’il vous aura remis les dépêches qu’il vous porte.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 14 mars 1815.
Monsieur le comte,
J’ai eu l’honneur de vous expédier un courrier, qui n’arrivera sûrement à Paris qu’après celui que je fais partir aujourd’hui, parce qu’il passe par Zurich, où il porte à M. le comte de Talleyrand l’ordre de faire, auprès du canton de Vaud, les démarches dont je lui ai parlé dans ma lettre d’avant-hier, relativement à Joseph Buonaparte.
Votre courrier du 8, qui vient d’arriver, me fait connaître les mesures prises pour faire échouer la tentative de Buonaparte et l’excellent esprit dont tout le monde à Paris se montre animé dans cette circonstance. Les dépêches qu’il m’apporte me confirment dans l’opinion que cette tentative ne peut avoir aucune suite sérieuse, et me serviront pour dissiper le peu de craintes que quelques personnes avaient pu concevoir. Il me paraît même probable qu’en ce moment, tout doit être terminé.
Toutefois, ne voulant rien négliger de ce qui peut contribuer à faire échouer l’entreprise de Buonaparte, pour le cas peu probable où il serait encore à la tête de quelques troupes, j’ai provoqué auprès de l’empereur Alexandre un ordre adressé aux Polonais que Buonaparte a emmenés de l’île d’Elbe et qui leur enjoint de le quitter sur le champ et de retourner dans leur pays. L’empereur m’a prié de faire porter cet ordre en France par un de mes courriers. Il est contenu dans le paquet ci-joint adressé à M. le colonel Jankowski à qui vous voudrez bien le faire remettre. Vous en trouverez également ci-joint une expédition que je vous prie de transmettre au ministre de la guerre, afin qu’il donne à l’officier qui commande les Polonais rappelés les facilités nécessaires, pour se rendre avec sa troupe à Varsovie.
Je dois à l’empereur Alexandre la justice de dire que, quoique nous ayons été souvent opposés à ses vues dans les négociations, il a mis autant d’empressement que de grâce à faire ce que je désirais à cet égard, aussi bien que relativement aux démarches qui seront faites en Suisse, pour en éloigner Joseph Buonaparte. C’est un fruit heureux de l’estime et même du respect que nous sommes parvenus à inspirer à tous les souverains, pour le roi, en suivant avec constance, et sans jamais nous en écarter, les principes de justice qu’il nous avait recommandé de prendre pour règle de notre conduite.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 16 mars 1815.
Monsieur le comte,
Je me suis aperçu, après le départ du courrier que j’ai eu l’honneur de vous expédier hier, que l’on avait omis de renfermer dans votre paquet la lettre adressée au colonel Jankowski, dont je vous annonçais l’envoi et qui renferme l’ordre de retour donné par l’empereur Alexandre aux Polonais qui sont avec Buonaparte. L’expédition de mon courrier d’aujourd’hui n’a d’autre objet que de réparer cette omission.
Quoique tous les souverains qui sont à Vienne et tous les ministres réunis pour le congrès n’aient sur le comte de Buonaparte qu’une opinion et qu’un désir, vous devez croire qu’il se trouve aussi dans cette ville des personnes qui, par malveillance, y répandent de fausses nouvelles, et que d’autres, par erreur, les propagent et les accréditent. Il est donc fort important que je sois très exactement et très promptement informé de tout ce qui se passe, et je vous prie de ne pas attendre pour me transmettre les nouvelles que vous avez, les jours fixés pour l’expédition de vos courriers, mais de m’en envoyer d’extraordinaires, chaque fois que vous aurez à m’apprendre quelque chose d’intéressant, et même plusieurs en un jour selon les circonstances. Je suppose que vous avez envoyé à tous les ambassadeurs et ministres du roi, aussi bien qu’aux consuls, les Moniteurs du 7 et du 8 mars. Vous voudrez bien de même les tenir exactement informés de tous les évènements ultérieurs et de toutes les mesures que ces évènements donneront lieu de prendre.
Je vous prie de m’envoyer, par le premier courrier que vous m’expédierez après avoir reçu cette lettre, les pièces suivantes qui me sont nécessaires :
1° La copie des traités faits en 1810 avec le Prince Primat et stipulant la cession de Ratisbonne et de la part qu’il avait dans le produit de l’octroi du Rhin.
2° La copie du traité fait à la même époque avec la Bavière et qui cède Ratisbonne à cette puissance.
3° Enfin, toutes les pièces qui peuvent servir à constater ce qui a été arrêté à l’égard des arrérages que le Prince Primat avait à toucher sur le produit de l’octroi.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 16 mars 1815.
Je vous envoie un courrier encore aujourd’hui pour vous donner bon exemple, mon cher Jaucourt. Mais je dois vous dire qu’il est d’un premier intérêt que je sois instruit des plus petites choses qui arrivent relativement à Buonaparte. Les mauvaises nouvelles se répandent : il faut les détruire, et je ne puis les détruire que quand j’ai des nouvelles directes. Ainsi ne perdez pas un moment pour me donner les informations qui vous parviennent.
Songez bien à ceci : c’est que cette même Europe qui a été amenée à faire la déclaration que vous ai envoyée, est en pleine jalousie de la France, du roi, de la maison de Bourbon. Quand les nouvelles sont mauvaises, ce sentiment se montre ; et ce matin, trois estafettes de Genève étaient arrivées à l’empereur de Russie et à l’Autriche pour annoncer que Buonaparte était à Grenoble et qu’un régiment avait quitté nos drapeaux pour passer sous les siens. J’ai vu une des lettres qu’avait l’empereur de Russie : en grâce, instruisez-moi ; nous n’avons aucuns motifs pour craindre, nous sommes sûrs de notre cause, mais il faut des nouvelles pour détruire des nouvelles.
Quand les courriers étrangers partent de Paris pour ici, chargez-les d’un mot : je ne puis pas être trop informé.
J’écris à M. Bresson pour sa comptabilité. Comme les Chambres s’assemblent, il faut se mettre en règle, et faire à présent ce que je ne voulais faire qu’à mon retour. Je vous prie d’y veiller. Je vous embrasse. Le moment actuel doit appeler autour du roi tout ce qui pense bien en France ; en agissant avec la Constitution, et la seule Constitution, vous êtes bien forts, je regrette de ne pas être avec vous, mais il faut finir ici.
Tendresses à Mme de Jaucourt. Faites écrire des circulaires pour tenir bien informés tous nos ministres au dehors, et pour qu’ils aient partout le même langage.
Vienne le 17 mars 1815.
Monsieur le comte,
Nous avons appris aujourd’hui, par la voie de Milan, que la défection de deux régiments qui étaient à Grenoble ayant ouvert à Buonaparte les portes de cette ville, il y était entré le 7 mars et en était reparti le 8 pour marcher sur Lyon. Quoique cette nouvelle, toute fâcheuse qu’elle est, ne me fasse point regarder comme probable que Buonaparte ait été assez favorisé par d’autres trahisons semblables pour se trouver en état de s’avancer sur Paris, la chose n’étant pas impossible, j’espère que, si le roi avait été dans la nécessité de quitter momentanément sa capitale, il aurait emporté toutes ses lettres que je lui ai écrites et toutes les pièces que je lui ai envoyées relativement au congrès, et que vous en auriez fait autant pour les papiers de même nature qui sont entre vos mains. Je vous recommande instamment de prendre cette précaution et de prier le roi de la prendre lui-même, dans le cas où, après que cette lettre vous sera parvenue, un départ deviendrait nécessaire. Car, ayant eu, dans ces lettres, à parler successivement de toutes les puissances et dans des termes qui, souvent, ne leur font pas beaucoup d’honneur, je craindrais que si elles tombaient entre les mains de Buonaparte et qu’il les fît publier, elles ne refroidissent beaucoup le zèle dont toutes se montrent animées aujourd’hui pour les intérêts du roi.
Recevez, etc.
(Lettres non signées.)
Vienne, le 19 mars 1815.
Monsieur le comte,
Je profite d’un courrier que lors Wellington envoie à Londres et qui passera, s’il est possible, par Paris, pour écrire au roi et pour vous faire connaître qu’il vient d’être arrêté dans une conférence que la ligue formée par le traité de Chaumont (j’ai envoyé ce traité au roi) allait être renouvelée ; mais cette ligue, au lieu d’être dirigée contre la France, le sera seulement contre Buonaparte, et la France elle-même devra y entrer. J’y accéderai, en conséquence, au nom du roi. La Sardaigne, la Bavière, le Wurtemberg, la Hollande, le Hanovre, Bade y accéderont pareillement. La Porte ottomane sera invitée à ne pas recevoir chez elle les rebelles français, ni admettre leurs bâtiments dans ses ports. Enfin, il sera fait des démarches auprès de la Suisse, relativement à sa neutralité, qui se trouve hors de la question actuelle, puisqu’il ne s’agit point d’une guerre de nation à nation, mais d’un brigandage contre lequel tout le monde s’arme.
Ces arrangements, Monsieur le comte, vont donc constituer l’Europe entière en état de guerre, non plus contre la France, mais au contraire, pour le salut de la France contre Buonaparte et ses adhérents. Aussi, lorsque le but pour lequel cette guerre va être entreprise sera obtenu, n’y aura-t-il point de traité à faire, parce que la nation française reste en état de paix avec toutes les autres. Le traité du 30 mai subsiste, et c’est lui qui continuera à régler nos rapports avec les puissances étrangères.
J’ai reçu hier, 18, à deux heures après-midi, le courrier que vous m’avez expédié le 11. L’impatience où je suis d’avoir des nouvelles me fait trouver qu’il a été bien long à venir.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 23 mars 1815.
Monsieur le comte,
Je profite d’un courrier envoyé à Paris par l’ambassadeur de Prusse pour écrire au roi et pour vous écrire à vous-même.
Comme M. de la Tour du Pin ne m’est ici d’aucune utilité dans le moment présent, je l’envoie au maréchal Masséna, afin de lui faire connaître ce qui se passe ici, de le rassurer, si le besoin est, sur les intentions que l’on peut supposer aux puissances étrangères, dans la part qu’elles se disposent à prendre aux évènements, et aussi pour qu’il puisse me transmettre des nouvelles du Midi. J’engage M. le maréchal à marcher derrière Buonaparte, à réoccuper pour le roi les pays que celui-ci a traversés, et je le préviens que Sa Majesté sera soutenue, quand elle le demandera, par les puissances. Je charge M. de la Tour du Pin de vous transmettre aussi des nouvelles.
Une lettre écrite par Napoléon Buonaparte à l’archiduchesse Marie-Louise a été transmise ici par le maréchal Bubna (1). Elle avait pour objet de faire croire à ses partisans qu’il était soutenu par l’Autriche et de persuader à l’Autriche qu’il avait un grand nombre de partisans. Mais la déclaration du 13 aura détrompé ceux-ci. Quant à l’Autriche, elle est comme toutes les autres puissances, dans les meilleures dispositions. L’accord ici est complet et nous pouvons y compter.
Les opérations du congrès se poursuivent avec activité. Pour les accélérer, les stipulations relatives à la Pologne vont être rédigées en traité particulier, entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. Ce traité prendra place ensuite dans le traité général.
Le prince souverain des Pays-Bas a le titre de roi des Pays-Bas.
M. Schraut, ministre d’Autriche en Suisse, avait tenu un fort mauvais langage que l’on met ici sur le compte d’une faiblesse d’esprit provenant de son grand âge et de ses infirmités. Il va être rappelé.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Bubna et Littitz (Ferdinand, comte de), général et diplomate autrichien, né le 26 novembre 1768, à Jamersk, en Bohême, mort le 5 juin 1825, à Milan. En 1805, il prit part, comme général-major, à la bataille d’Austerlitz. Il commandait une division à Leipzig (1813). En 1814, il marcha sur Lyon, mais fut repoussé par Augereau.
Vienne le 23 mars 1815.
La lecture des journaux, mon cher Jaucourt, laisse une bonne impression. Je parle de ceux du 12, du 13 et du 14, qui sont remplis d’adresses de régiments. Je vous invite à vous entendre avec les ministres étrangers, pour que chaque jour il parte ou de l’un d’eux ou de vous un courrier pour Vienne. Nous avons été ici trois jours dans les angoisses des nouvelles de Bourse. Dites à Mme de Vaudémont ou faites-lui dire, que Mme de Brionne (1) est morte hier. Dans les derniers jours, elle souffrit de douleurs affreuses. Je la regrette beaucoup. Elle a été un des soutiens de ma jeunesse : pendant plus de quinze ans, elle m’a traité comme un de ses enfants. Je lui ai mené le duc de Wellington, pour qui elle a été admirable. Adieu, du chagrin et des inquiétudes, c’est beaucoup à notre âge.
Je vous embrasse.
Je ne sais ce qu’est devenue Mme de Talleyrand ; elle est partie à ce qu’on me dit ; mais je n’ai rien d’elle.
(1). De Vaudémont (Mme la princesse), dernière descendante de la maison de Lorraine. La comtesse de Brionne, de la maison d’Elbeuf, se rattachant à la maison de Lorraine, « une des plus belles femmes de son temps… avant la Révolution, elle s’était liée avec l’abbé de Périgord, devenu évêque d’Autun. » (Beugnot, Mémoires, t. II, p. 57.)
Vienne le 26 mars 1815.
Monsieur le comte,
J’ai l’honneur de vous envoyer la copie d’une lettre que j’adresse au maréchal Suchet, dans la vue de lui faire connaître les dispositions des puissances étrangères à l’égard de la France, de l’empêcher de se méprendre sur le but de leurs armements et pour nous assurer que la fidélité des places ne sera pas ébranlée. Je voudrais que la même chose fût faite pour la place de Lille et pour celle de Metz.
Je vous engage, Monsieur le comte, à tenir tous nos ambassadeurs et ministres à l’étranger au courant de tout ce qui se passe, afin de les mettre en état de répondre aux mauvaises nouvelles et aux faux bruits qui se répandent.
Je vous enverrai, par l’un des prochains courriers, la copie des lettres écrites en Suisse relativement à Joseph Buonaparte.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne le 1er mars 1815.
Monsieur le comte,
Depuis que j’ai eu l’honneur de vous écrire relativement aux traitements à faire aux agents diplomatiques et consulaires du roi dans les pays étrangers, j’ai pensé que les circonstances actuelles rendent la présence des consuls à leur poste peu nécessaire, il n’y aurait point d’inconvénient à les autoriser à rentrer en France. Je leur ai, en conséquence, adressé la circulaire dont copie est ci-jointe. Cependant, je prévois que plusieurs de ceux qui n’auraient pas de quoi subsister à leur poste, manqueront aussi de moyens de faire le voyage et adresseront, à ce sujet, des réclamations. Je désirerais donc qu’il fût possible de disposer de quelque fonds pour ces cas particuliers. Je n’ai pas écrit aux consuls du roi en Hollande et en Angleterre. Si Sa Majesté approuve aussi à leur égard la mesure que j’ai prise pour les autres, je vous prierai de leur écrire vous-même. Quant à ceux qui résident dans les Etats-Unis et sur la côte d’Afrique, je ne leur ai point écrit non plus, ne sachant quel parti prendront les gouvernements de ces pays, et étant assez porté à croire qu’ils reconnaîtront Buonaparte.
Cette lettre vous est portée par M. le baron de Vincent qui vous apprendra où en sont les affaires d’Italie. Leur situation actuelle fait espérer que Murat ne tardera pas à être renversé. Le triomphe que remportera sur ce point le principe de la légitimité, que nos efforts constants ont tendu à soutenir, sera, je l’espère, le présage d’un triomphe plus grand et plus complet. Il le favorisera et par les forces employées aujourd’hui contre Murat et dont on pourra disposer contre Buonaparte, et par l’opinion qu’il donnera de la ferme volonté où est tout le monde de détruire ces dominations nouvelles, fondées sur la violence et l’injustice, et dont l’existence est incompatible avec le repos de l’Europe.
Les arrangements avec la Bavière que je vous avais annoncés comme terminés, mais qui n’étant pas alors signés, ont été depuis remis en discussion, sont enfin convenus. Toutefois, ils ne le sont qu’éventuellement et ne seront définitivement arrêtés qu’après la guerre, parce qu’étant subordonnés à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt, qui doivent faire des cessions à la Bavière et en être indemnisées à la gauche du Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des dédommagements que les chances de la guerre, si elle était malheureuse, pourraient leur ôter.
J’ai l’honneur de vous envoyer de nouveaux papiers relatifs au projet de M. de Carneville. Je vous prie de les mettre sous les yeux du roi, comme ceux que je vous ai dernièrement adressés.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 3 avril 1815.
Monsieur le comte,
J’ai dernièrement écrit aux ambassadeurs et ministres du roi dans les cours étrangères, pour les prévenir que Sa Majesté ayant été dans la nécessité de quitter Paris, ils ne devaient plus adresser leur correspondance dans cette ville, mais vous l’envoyer en lui faisant prendre la route de Bruxelles. J’ai l’honneur de vous envoyer une copie de la lettre que je leur ai écrite à ce sujet.
Je vous ai précédemment parlé des démarches qui ont été faites en Suisse par M. de Talleyrand et par les ministres d’Autriche et de Russie au sujet de Joseph Buonaparte.
Je ne sais si ces lettres vous seront parvenues. Quoiqu’aujourd’hui ces démarches se trouvent vaines, puisque Joseph Buonaparte les a prévenues et s’est rendu auprès de son frère, je vous envoie les copies de toutes les lettres écrites à cette occasion, pour que le roi puisse juger que rien n’a été négligé de ma part.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
Vienne, le 13 avril 1815.
Monsieur le comte,
Deux émissaires envoyés ici par Buonaparte me font juger qu’il se trouve dans de grands embarras, ce qui est encore confirmé par toutes les nouvelles qui viennent de France.
L’un d’eux, M. de Montrond, est arrivé ici sans dépêches et sans missions ostensible, mais chargé de parler à M. de Metternich, à M. de Nesselrode et à moi. Il avait à pressentir M. de Nesselrode sur les dispositions de l’empereur Alexandre, à demander à M. de Metternich si l’Autriche était décidée à contribuer une seconde fois à renverser le gendre de l’empereur et à le sonder sur les dispositions où pourrait être le gouvernement autrichien, relativement au projet que l’on suppose qu’il a eu en mars 1814. Leurs réponses ont été telles que nous pouvions le désirer. Pour moi, il m’a demandé si je pourrais me résoudre à exciter une guerre contre la France. Je lui ai répondu, par la déclaration du 13, en lui disant que faire faire la guerre à Buonaparte, ce n’était pas la faire faire contre la France, mais bien plutôt pour la France. M. de Montrond était aussi chargé de s’assurer si les puissances étaient bien déterminées à faire la guerre. Pour ne lui laisser aucun doute à cet égard, on lui a communiqué le traité du 25 mars dernier et les états des forces qui vont être immédiatement employées. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements.
Le second émissaire envoyé par Buonaparte est M. de Flahaut. On ne l’a pas laissé arriver jusqu’ici. A Stuttgard, le roi de Wurtemberg l’a fait arrêter et reconduire à la frontière. Il portait à M. de Metternich et à l’archiduchesse Marie-Louise des dépêches, ainsi qu’à l’empereur d’Autriche, à l’empereur de Russie, et à l’ambassade du roi. Nos trois lettres n’étaient probablement que des lettres de rappel.
Le congrès touche à sa fin ; les arrangements territoriaux du midi de l’Allemagne ont été convenus hier, et j’espère que dans quelques jours tout sera terminé.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 15 avril 1815.
Monsieur le comte,
J’ai remis les lettres du roi que vous m’avez adressées. Elles me font regretter de plus en plus que M. Reinhard ne soit pas avec le roi. Elles ont peu plu. Les souverains auraient cru y trouver quelques remerciements pour la déclaration qu’ils ont publiée et ils me l’ont fait entrevoir. Mais, du reste, ce que je vous en dis est simplement une observation, elle doit seulement vous engager à prendre la haute main sur tout ce qui touche à notre département dont M. de Blacas me paraît peu informé. Nous avons de la peine à comprendre ici pourquoi on a éloigné tant de monde. Il me semble qu’il eût été fort utile qu’un noyau de français de toutes les opinions et de tous les états se trouvât autour du roi.
On annonce que toutes les opérations militaires commenceront vers le 15 mai, mais il faut toujours compter sur quelques jours de retard.
Je vous envoie les dernières lettres que M. de Talleyrand m’a écrites de Suisse. Il s’y conduit parfaitement bien. Sa réponse à M. de Caulaincourt est très bonne. Vous ne la trouverez pas dans ce que je vous envoie, non plus que la lettre de M. de Caulaincourt, parce que l’on a jugé qu’il serait utile de les publier et je les ai données pour être imprimées dans la Gazette de Vienne, où elles se trouvent en effet insérées.
Je vous engage à prendre les ordres du roi relativement à ses ministres dans les cours étrangères, qui ne veulent ni ne peuvent retourner en France. Il faut bien qu’ils aient quelques appointements. Ici, nous ne pouvons rien à cet égard, parce que nos payements ont été suspendus à la date du 20 mars, jour de l’entrée de Buonaparte à Paris. Je me suis arrangé pour nous autres de Vienne avec la légation anglaise, qui fera, quand elle aura reçu réponse de son gouvernement, les avances pour nos dépenses journalières. Comme je crois que cela n’éprouvera pas de difficulté, rien de ce qui est ici ne sera à charge au roi. M. de Caraman me paraît dans l’embarras, ainsi que M. d’Osmond et M. de Bonnay.
Je vous engage à faire des efforts pour rappeler M. Reinhard auprès de vous. Je suis bien sûr qu’un mot du roi le déciderait. On ne peut pas se dissimuler que le nom de M. de Blacas a beaucoup été prononcé, à tort ou à raison, dans les derniers évènements. C’est, à ce que m’a dit M. de Richelieu, pour le dedans, et ce que je puis vous dire pour le dehors. Faites, le plus que vous pourrez, que les actes ou actions du roi n’aient pas l’air d’être sous son influence. Tenez pour certain que l’opinion de cette influence suffit pour le faire regarder avec des préventions défavorables. Des personnes qui sont restées autour du roi, vous seul y êtes resté tout entier, et, par conséquent, vous pouvez seul lui être vraiment utile.
Vous verrez, par la correspondance de M. Auguste de Talleyrand, qu’il désire que la place de secrétaire de sa légation, laissée vacante par la retraite de M. Rouyer (1), soit donnée à M. de Failly (2). Je verrais avec beaucoup de plaisir que le roi y consentît et je vous prie de le lui proposer.
Recevez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – Je joins ici une lettre de M. le marquis d’Osmond du 31 mars. C’est la dernière que j’aie reçue de lui, mais je sais, par d’autres voies, qu’à la date du 3 avril tout était toujours parfaitement tranquille à Turin et à Gênes.
(1). Rouyer, secrétaire de légation à Berne (1814).
(2). Failly (Charles-Armand de), homme politique français, né à Délat (Meuse), le 22 mai 1780, mort à Eclaron (Haute-Marne), le 1er décembre 1847. Entré dans l’armée, il parvint au grade de chef d’escadron d’artillerie, puis démissionna.
Vienne, le 19 avril 1815.
Monsieur le comte,
M. le baron de Talleyrand, arrivé ici ce matin, m’a remis la lettre dont vous l’aviez chargé pour moi. Je m’empresse de répondre à ce qui, dans cette lettre, se rapporte à votre projet de vous rendre en Suisse avec M. le maréchal duc de Raguse.
Ce projet me semble, d’un côté, tout à fait inexécutable, de l’autre, quand il pourrait être exécuté, sujet aux plus graves inconvénients.
Il me paraît inexécutable parce que les Suisses ne voudront assurément pas s’y prêter. S’ils consentent à ne pas conserver, dans la guerre qui se prépare, la neutralité qui leur est garantie, c’est que cette guerre n’est point une guerre d’une ou plusieurs nations de l’Europe contre une autre, c’est une guerre de toute l’Europe contre un chef de parti. Comme nation européenne, ils voudront bien entrer dans les rangs des armées de l’Europe et faire parti de leur système général. Ils ne voudront point se placer dans une situation où, servant directement le roi et se trouvant sous les ordres de ses généraux, ils paraîtraient plutôt servir sa cause particulière que la cause de l’Europe. Si la proposition leur en était faite, ils trouveraient qu’elle blesse leur indépendance sur laquelle, vous savez qu’ils sont très susceptibles. Le titre de colonel général des Suisses ne donne à Monsieur d’autorité que sur les troupes suisses mises par des capitulations au service du roi, il ne lui en donne aucun sur le reste des troupes suisses ; il ne lui donne en Suisse ni aucun pouvoir, ni aucune influence.
Les inconvénients qu’aurait ce projet, s’il pouvait être exécuté, sont : 1° de nuire à nos relations avec les autres puissances étrangères qui verraient avec déplaisir que nous voulussions détacher les Suisses de leur système général d’opérations, qui feraient tout pour s’y opposer et l’empêcher, et qui, par les discussions qui en seraient inévitablement la suite, se trouveraient aliénées de nous et chercheraient sans doute à aliéner aussi les Suisses eux-mêmes ; 2° de nuire à l’exécution de leurs propres plans en dérangeant la marche et la manière d’agir de l’une des parties qui doivent y figurer.
De quelle manière les Suisses seront-ils utiles à la cause du roi ? Ils seront utiles en mettant d’abord sur leurs frontières, ainsi qu’ils l’ont déjà fait, des forces qui la garantissent et qui empêchent Buonaparte d’entrer dans leur pays et de les faire servir à ses desseins. Ils la serviront ensuite en livrant passage aux armées alliées, en se réunissant à elles, en prenant part à leur système d’invasion et d’attaque. Ils la serviront enfin en servant la cause de l’Europe, qui, si nous ne l’en séparons pas nous-mêmes, est aujourd’hui celle du roi, et c’est seulement ainsi qu’ils peuvent être à cette cause d’une utilité réelle.
L’opinion que je viens d’exprimer me paraît tellement fondée que je verrais avec plaisir que vous soumissiez me lettre au roi et qu’elle fût discutée dans son conseil.
Quant aux régiments suisses qui se trouvaient en France, en vertu de capitulations, le cas est tout différent, puisque, par des conventions faites avec leur pays, ces régiments se trouvaient aux ordres du roi. Buonaparte vient de les licencier. Il serait bien à désirer que tous les hommes qui en ont fait partie pussent être dirigés sur le corps de M. le duc d’Angoulême, qu’ils se réunissent à lui et qu’ils fussent aussitôt réorganisés. Mais il faudrait assurer à Son Altesse Royale les moyens de les solder, car autrement on ne peut espérer de les conserver longtemps.
Le désir de M. le maréchal duc de Ragusse de ne pas rester dans l’inaction est sans doute aussi naturel que digne d’éloges. Mais ce n’est pas, je pense, avec des étrangers qu’il convient que lui et les autres officiers généraux qui sont autour du roi lui donnent des preuves de leur zèle et de leur dévouement. Les Suisses, bien que depuis longtemps amis de la France et attachés d’affection à la famille de nos rois, ne sont pourtant pas des Français. Ce qui est à désirer, c’est que le roi puisse lever sous les ordres de ces officiers une armée de Français dont le noyau me semble pouvoir être formé dès à présent, et qui, sans doute, sera facilement recrutée et deviendra en peu de temps nombreuses, lorsque, les armées étrangères s’étant avancées sur le territoire, les pays qu’ils auront occupés seront soustraits à l’influence de Buonaparte. Le roi revenant dans ses Etats à la tête d’une armée nationale exercera, aussi bien dans les provinces qui lui seront soumises, que dans celles qui ne le seront pas encore, une puissance d’opinion bien différente qu’ s’il n’y revenait qu’à la suite des armées étrangères.
Pour vous, Monsieur le comte, il est d’ailleurs nécessaire que vous restiez auprès du roi. Il faut que vous y soyez pour lui mettre sous les yeux la correspondance de ses ministres dans les cours étrangères, pour leur transmettre ses instructions et ses ordres, pour leur donner des nouvelles. Il est bien essentiel que, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvons, ils reçoivent des informations fréquentes sur tout ce qui se passe. Je vous prie de leur écrie le plus souvent que vous pourrez. J’ai vu avec le plus grand plaisir, par votre lettre, que M. Reinhard allait vous rejoindre. Sa coopération vous mettra en état de donner plus d’activité à vos correspondances. De plus, vous savez aussi bien que moi combien ses conseils sont bons à suivre.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 22 avril 1815.
Monsieur le comte,
Les mesures prises par le gouvernement de Buonaparte, depuis qu’il est à Paris, les individus qui composent son ministère, la direction que l’on s’efforce, par tous les moyens, de donner aux opinions, prouvent que Buonaparte se trouve sous l’influence de ce qui reste en France des anciens partis révolutionnaires, et que c’est d’eux seuls qu’il tire toute la force d’action qu’il peut avoir dans l’intérieur. Cependant il est bien connu qu’aucun de ces partis, et qu’aucun des hommes qui les composent n’aiment Buonaparte, parce qu’ils savent parfaitement que s’il parvient à affermir son autorité, il leur arrachera bientôt, comme il l’a fait déjà lorsque, pour la première fois, il s’est emparé des rênes du gouvernement, la portion de pouvoir qu’il est obligé de leur laisser aujourd’hui, qu’il a besoin de leur appui. Il est donc évident qu’ils ne se sont joints à lui que parce qu’ils n’ont pu trouver d’autre moyen de sortir d’un ordre de choses où toute participation aux affaires leur était ôtée et où ils croyaient même voir, pour leur sûreté, des sujets d’inquiétude. Mais il ne me paraît pas douteux qu’ils seraient les premiers à renverser Buonaparte, si le gouvernement, qui sera établi après lui, leur offrait des garanties sur lesquelles ils puissent compter en toute assurance, et qui, non seulement les délivrassent de toute inquiétude, mais encore puissent satisfaire leur ambition. C’est aussi ce que pensent toutes les puissances, et, en conséquence, elles désireraient que le roi, dans une proclamation qui devançât la réunion à Paris des collèges électoraux que Buonaparte y a appelés, s’attachât à rallier à lui tous les partis, en leur assurant à tous, sans distinction, tous les avantages d’un régime constitutionnel. Les puissances considèrent une déclaration du roi faite dans cet esprit comme un puissant auxiliaire des forces qu’elles vont déployer. Plusieurs voudraient encore que le roi, rejetant sur les ministres les fautes qui ont pu être commises, se composât un nouveau ministère, comme s’il était en France, et dans la composition duquel chaque parti trouvât les garanties qu’il désire. J’écris au roi par M. le comte de Noailles, qui vous porte aussi cette lettre sur ce sujet. Comme je sais que les ministres qui vont être envoyés par les cours auprès de Sa Majesté lui en parleront aussi, je souhaite beaucoup d’Elle prévienne, par une détermination conforme aux vues que je viens d’avoir l’honneur de vous faire connaître, ce qu’ils auront à lui dire, et je vous prie de vouloir bien faire tout ce qui peut dépendre de vous pour décider le roi à prendre cette détermination.
J’ai l’honneur de vous envoyer les dernières lettres que j’ai reçues de M. le comte de Talleyrand et de M. le marquis d’Osmond. Vous verrez par ces dernières que M. d’Osmond est dans le plus grand embarras et qu’une démarche qu’il a faite auprès du gouvernement Sarde pour obtenir de lui des avances, est demeurée sans succès.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – Le comte de Goltz part demain au soir.
Je vous ai fait connaître que Murat avait échoué dans les tentatives qu’il avait faites pour passer le Pô. Depuis, il a été repoussé des rives de ce fleuve et poursuivi. Il a été dernièrement chassé de Bologne, et le général Bianchi a eu contre lui un succès réel. Les affaires en Italie vont fort bien.
Vienne, le 23 avril 1815.
Monsieur le comte,
J’ai déjà eu l’honneur de vous écrire que pour que l’ambassade du roi au congrès ne lui fût pas à charge, soit pendant le reste de la durée du congrès, soit après qu’il sera fini, lorsqu’elle sera dans le cas de suivre les mouvements des armées, j’avais pris des arrangements pour moi, M. le duc Dalberg, M. le comte de Noailles et les personnes du département des affaires étrangères qui sont ici auprès de moi. J’aurai aussi de quoi satisfaire aux envois de courriers. M. de La Besnardière, M. Challaye, M. Perrey (1), M. Saint-Mars, M. Flury (2), sont et resteront avec moi. J’espère que ces arrangements seront bientôt exécutés, car je ne doute pas qu’ils ne soient approuvés.
Mais ils ne me mettront point en état de subvenir aux besoins d’aucun des agents politiques et consulaires du roi. J’ai déjà eu l’honneur de vous faire connaître que plusieurs se trouvaient dans l’embarras. Tous ou presque tous y seront bientôt, et malgré leur bonne volonté et leur zèle, ils se trouveraient dans l’impossibilité de rester à leur poste, faute de moyens d’y subsister. S’ils le quittaient, outre que le service du roi en souffrirait beaucoup, il en résulterait un effet très fâcheux. Il est donc très nécessaire que Sa Majesté leur donne le moyen d’y rester, et je désire que vous lui présentiez à ce sujet un projet dans lequel vous indiquerez la proportion que vous jugerez convenable d’adopter selon les différentes résidences, et d’après les ressources dont le roi peut disposer. Je vous engage à vous concerter pour cela avec M. le baron Reinhard, que je suppose actuellement auprès de vous et qui sait quels sont les différents postes diplomatiques et consulaires qui sont occupés aujourd’hui.
Recevez, Monsieur le comte, etc.
Le prince de Talleyrand.
(1). Chef du secrétariat au bureau des Chancelleries, fut accusé d’avoir dérobé les papiers de Talleyrand.
(2). Flury, chef des divisions commerciales au ministère des affaires étrangères ; Saint-Mars, sous-chef de la division du Midi.
Vienne, le 24 avril 1815.
Je ne veux pas laisser partir M. de Goltz, mon cher ami, sans le charger d’une lettre pour vous. Il est dans de très bons sentiments et de très bonnes opinions. M. de Vincent et M. le général Walterstorff le suivront peu de jours après ; ainsi vous allez vous trouver avec tout notre petit corps diplomatique, et il ne restera à Buonaparte et à M. de Caulaincourt que M. Angelo (1), dont la cour, à ce que j’espère, suivra l’impulsion qui lui a été donnée par toutes les puissances, qui l’ont engagée à adopter des mesures analogues aux leurs.
J’ai reçu votre lettre en date du 12. Je persiste dans mon opinion, relativement aux Suisses. Il ne faut point attirer l’attention de Buonaparte sur un point dont on n’est pas sûr, ce que ferait l’arrivée d’un prince français dans ce pays. D’ailleurs, que pourrait y faire Monsieur ? Imaginez-vous que son titre de colonel-général des Suisses lui donne quelque pouvoir en Suisse et sur l’armée de ce pays ? Il lui en donne seulement sur les Suisses au service du roi, et rien au-delà. Il faut laisser marcher les Suisses avec les puissances dont ils attentent leur indépendance et leur neutralité.
Je vous envoie les papiers de M. de Carneville. Ce qu’il propose me paraît fort raisonnable. Il propose de faire une chose qu’il sait faire, et qu’il a déjà faite. Il est connu et estimé de tous les corps qui vont agir. Je l’aide ici de mon mieux. Est-ce que le roi, dans la répartition des subsides, n’aura pas de quoi solder un corps français ? Si cela était, le projet de M. de Carneville serait très bon.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Angelo, ambassadeur de Turquie à Paris.
Vienne, le 1er mai 1815.
Monsieur le comte,
Depuis que j’ai eu l’honneur de vous écrire relativement aux traitements à faire aux agents diplomatiques et consulaires du roi dans les pays étrangers, j’ai pensé que les circonstances actuelles rendant la présence des consuls à leur poste peu nécessaire, il n’y aurait point d’inconvénient à les autoriser à rentrer en France. Je leur ai en conséquence adressé la circulaire dont copie est ci-jointe. Cependant, je prévois que plusieurs de ceux qui n’auraient pas de quoi subsister à leur poste manqueront aussi des moyens de faire le voyage et adresseront à ce sujet des réclamations. Je désirerais donc qu’il fût possible de disposer de quelques fonds pour ces cas particuliers. Je n’ai pas écrit aux consuls du roi en Hollande et en Angleterre. Si Sa Majesté approuve aussi à leur égard la mesure que j’ai prise pour les autres, je vous prierai de leur écrire vous-même. Quant à ceux qui résident dans les Etats-Unis et sur la côte d’Afrique, je ne leur ai pas écrit non plus, ne sachant quel parti prendront les gouvernements de ces pays et étant assez porté à croire qu’ils reconnaîtront Buonaparte.
Cette lettre vous est portée par M. le baron de Vincent, qui vous apprendra où en sont les affaires d’Italie. Leur situation actuelle fait espérer que Murat ne tardera pas à être renversé. Le triomphe que remportera sur ce point le principe de la légitimité, que nos efforts constants ont tendu à soutenir, sera, je l’espère, le présage d’un triomphe plus grand et plus complet. Il le favorisera et par les forces employées aujourd’hui contre Murat et dont on pourra disposer contre Buonaparte, et par l’opinion qu’il donnera de la ferme volonté où est tout le monde de détruire ces dominations nouvelles, fondées sur la violence et l’injustice, et dont l’existence est incompatible avec le repos de l’Europe.
Les arrangements avec la Bavière que je vous ai annoncés comme terminés, mais qui, n’étant pas alors signés, ont été depuis remis en discussion, sont enfin convenus. Toutefois ils ne le sont qu’éventuellement et ne seront définitivement arrêtés qu’après la guerre, parce qu’étant subordonnés à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt, qui doivent faire des cessions à la Bavière et en être indemnisées à la gauche du Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des dédommagements que les chances de la guerre, si elle était malheureuse, pourraient leur ôter.
J’ai l’honneur de vous envoyer de nouveaux papiers relatifs au projet de M. de Carneville (1). Je vous prie de les mettre sous les yeux du roi comme ceux que je vous ai dernièrement adressés.
Recevez, etc.
(Lettre non signée.)
(1). Ne faudrait-il pas lire ici de Canouville comte), député de la seine-inférieure ? (voir p. 293).
Vienne, le 2 mai 1815.
Monsieur le comte,
M. le général de Walterstorff se mettant demain en route pour se rendre auprès du roi, je profite de son départ pour vous accuser réception de vos lettres du 23 qui viennent de me parvenir. Vous ne devez point vous inquiéter d’avoir reçu, par M. Fauche Borel, plusieurs lettres que je vous annonçais devoir être portées les unes par lui, les autres par un courrier prussien. C’est que le prussien auquel j’avais remis des lettres était revenu sur ses pas, et l’une de ces lettres étant adressée au roi, comme celles que j’écris à Sa Majesté, sont numérotées, j’ai voulu qu’elle lui parvienne pour qu’Elle puisse voir les numéros qui lui manquent, et j’ai remis à M. Fauche Borel toutes les lettres qui me sont ainsi revenues.
J’ai lu avec plaisir les numéros que vous m’avez adressés du Journal universel. Il me paraît en général bien fait. Je croirais cependant utile que l’on s’abstînt d’y mettre des choses qui peuvent blesser et irriter un parti qui, bien qu’il serve actuellement Bonaparte, ne lui est certainement pas dévoué.
Mais ce qui me semble le plus indispensable, c’est que l’on y prenne une couleur très constitutionnelle. Les puissances regardent la marche constitutionnelle comme la seule qui puisse être utile. J’aimerais bien à voir M. Laîné auprès du roi.
je vous écrirai plus longuement par le prochain courrier. Nous faisons ici, de notre côté, nos petites publications, je vous en envoie une qui a été faite par M. d’Anstelt (1).
J’ai l’honneur de vous renouveler, Monsieur le comte, l’assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Anstett (Jean-Protase), diplomate russe, né à Strasbourg vers 1760, mort à Francfort, le 14 février 1835. Prit part au congrès de Vienne.
Vienne, le 4 mai 1815.
Monsieur le comte,
Je reçois à l’instant votre lettre du 15 avril, et je m’empresse d’y répondre.
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le compte que vous me rendez de votre conversation avec le chevalier Charles Stuart. Le projet de déclaration à faire par le roi et dont vous voulez bien faire parvenir la proposition à Sa Majesté me semble très bon, cette déclaration faite dans le sens que vous me mandez serait assurément fort utile ; elle ferait aussi au roi beaucoup d’honneur. Je dois croire que la lettre que j’ai écrite à Sa Majesté par M. le comte de Noailles l’aura disposée à adopter cette idée. La déclaration que vous a remise M. le chevalier Charles Stuart aura fait voir au roi que, dans cette lettre, je n’avais que trop bien pressenti ce que penserait tout le monde.
Cette lettre vous sera portée par M. le baron de Vincent, à qui j’ai déjà remis un autre paquet pour vous, qui devait partir il y a trois jours, mais qui, forcé de suspendre son départ pour assister aux conférences d’un comité militaire dont il doit rendre compte au duc de Wellington, auprès de qui il est aussi accrédité, ne se mettra en route que demain.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 5 mai 1815.
Monsieur le comte,
Le départ de M. le baron de Vincent se trouvant encore retardé jusqu’à demain matin, je le charge pour vous d’une nouvelle lettre dans laquelle j’en mets une pour le roi.
Je mande à Sa Majesté que l’ambassade d’Angleterre, à laquelle je m’étais adressé pour obtenir, à titre d’emprunt, les fonds qui nous sont nécessaires, avait montré à cet égard une facilité qui me faisait espérer que ma demande n’éprouverait aucune sorte d’obstacle. Mais elle vient de recevoir des lettres qui lui annoncent que le ministre anglais ne peut nous avancer qu’une somme de 100.000 francs dans un cours de six mois.
Or, les crédits que le roi nous avait ouverts et qui étaient loin d’être épuisés ayant été suspendus le lendemain de l’arrivée de Buonaparte à Paris, c’est-à-dire le 20 mars, les dépenses qui auraient dû être acquittées au 1er avril restant ainsi à ma charge, et les personnes qui composent l’ambassade n’ayant point reçu leur traitement depuis le 1er janvier, il sera bien impossible que cette somme de 100.000 francs suffise aux six mois pour lesquels elle nous est promise.
En réduisant la dépense autant qu’il se puisse faire, et en ne soldant pas actuellement l’arriéré, c’est-à-dire l’excédent de ce que j’ai tiré de chez le banquier de Vienne, sur ce qui a été remis pour mon compte à son correspondant de Paris, j’estime que l’avance qui nous est faite ne pourra nous conduire que jusqu’au 1er d’août. Il sera donc nécessaire qu’à cette époque, le roi prenne quelques dispositions à cet égard. J’ai voulu dès à présent, Monsieur le comte, et aussitôt que je l’ai moi-même connue, vous faire connaître ma situation financière, qui se trouve beaucoup moins bonne que je ne l’avais espéré.
Il n’est parvenir ici aucune nouvelle d’Italie postérieure à celles que j’ai eu l’honneur de vous mander.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne le 6 mai 1815.
Monsieur le comte,
Je reçois votre Journal universel, n° 3 et 4. Je vous prie de faire observer aux personnes qui le rédigent que tous les articles doivent être écrits avec beaucoup plus d’art et de réflexion, soit quant au fond des choses, soit quant aux expressions.
Cette remarque aujourd’hui tombe sur le mot nationaliste dont le sens est un peu durement fixé. L’empereur de Russie, à qui vous devez désirer de plaire, se sert continuellement de cette expression, soit dans sa conversation, soit dans les actes qui émanent de lui, et hier ce qui l’entourait s’est montré choqué de la manière dont on cherchait à flétrir une des expressions dont il fait le plus d’usage. Un journal fait auprès du roi doit être écrit avec bien plus de précaution que les meilleurs journaux que l’on pourrait faire à Paris. Dites bien aux rédacteurs que dans la position des choses, le talent est le tact. Dans le n° 2, par exemple, on aura remarqué en France : La nature, la politique, la justice conseillaient, commandaient peut-être des actes de rigueur. Cette phrase aura inquiété à Paris, tandis que tous les actes doivent avoir pour objet de rassurer tout le monde. On ne peut pas trop employer de moyens pour rassurer, parce qu’il faut rassurer de mauvaises consciences, et il y en a terriblement en France. Les bonnes viendront toujours. Dites à Lally de mettre toute son indignation en indulgence. La première prête plus à l’éloquence, mais la seconde davantage à l’esprit, et comme il a de tout à sa disposition, il ne faut que le lui faire remarquer.
M. de Blacas a bien tort quand il donne pour excuse à des lettres qui ont déplu, qu’elles sont dans les mêmes formes que celles écrites d’Hartwel (1). Il nous revient de partout qu’il ne sait pas qu’en toutes choses il faut éviter les formes de l’émigration. Tout ce qui la rappelle plaît à quelques gens inutiles et nuit beaucoup vis-à-vis de tout ce qui vaut quelque chose au dehors et au dedans.
Je vous écris encore cette lettre par M. de Vincent. J’espère que ce sera la dernière qu’il vous portera, car enfin on paraît décidé à le faire partir aujourd’hui.
Recevez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. – M. Rouyer dont vous parlez, était brouillé avec M. de Talleyrand, depuis plus d’un an et ne se mêlait d’aucune de ses affaires, ce qui classe le reproche qu’on lui fait à cet égard dans la catégorie des soupçons ou accusations des émigrés, qui depuis vingt-cinq ans nous disent qu’il ne faut les écouter sur rien, et que, pourtant, on écoute toujours.
(Lettre non signée.)
(1). Louis XVIII fit un long séjour au château d’Hartwell, village du comté de Buckingham en Angleterre. C’est là qu’il perdit, en 1810, la princesse Marie-Joséphine de Savoie, sa femme.
Vienne, le 13 mai 1815.
Monsieur le comte,
M. le comte de Noailles vient d’arriver, de sorte que je ne puis pour le moment que vous accuser réception des paquets dont il était porteur, et non pas répondre en détail à ce qu’ils contiennent.
Je me rendrai auprès du roi aussitôt que le congrès sera terminé. Mais il me semble que pour huit ou quinze jours qu’il peut durer encore, il serait inconséquent et infiniment nuisible aux intérêts du roi, sous tous les rapports, que je m’en retirasse. Rien, à mon avis, n’est plus important pour le roi, dans les circonstances actuelles, que la conclusion d’un acte auquel toute l’Europe prend part, et qui intéresse au plus haut point toute l’Europe, et rien n’est plus propre à faire impression sur l’esprit de tous les peuples et sur les sujets de Sa Majesté, que de voir cet acte signé par son ambassadeur, de la même manière que si Elle jouissait sans obstacle et sans opposition de toute l’autorité qui lui appartient. D’ailleurs, la position du roi ne me paraît pas en ce moment avoir rien de difficile. Son rôle est entièrement passif, car il ne doit pas paraître prendre une part active à l’agression qui se prépare contre ses Etats, comme soumis au joug de Buonaparte, et il ne deviendra actif que lorsque les armées étrangères ayant pénétré en France, Sa Majesté aura à intervenir auprès de ces armées pour empêcher de tout son pouvoir les vexations et les violences qui sont malheureusement inséparables de l’état de guerre et diminuer, autant que possible, les maux dont elle est toujours accompagnée. Mais elle ne doit point donner lieu de croire que c’est pour Elle et pour défendre ses intérêts que la guerre est entreprise ; cela la rendrait odieuse. Il est certain, d’ailleurs, que c’est bien moins pour cette raison que les puissances étrangères la font, que parce qu’elles croient leur repos et leur sûreté compromis tant que le pouvoir est, en France, entre les mains de Buonaparte. Il paraît donc à désirer que les princes n’aillent point aux armées et que même les troupes françaises qui pourront être formées autour du roi ne soient point employées d’une manière agressive, mais seulement à occuper les provinces qui seront recouvrées, à y maintenir l’ordre et à y protéger les personnes et les propriétés, et tout au plus, à repousser les attaques des corps de partisans que pourrait y envoyer Buonaparte.
Quant aux propositions qui viennent de Paris, je crois que, pour le moment, il faut se borner à les écouter et attendre.
Recevez, monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
Vienne, le 16 mai 1815.
Monsieur le comte,
Vous vous rappellerez que l’article 10 du traité de Paris, stipulant de la part du Portugal la restitution de la Guyane française à la France, avait été considérée par le Portugal comme blessant sa dignité et que, par cette raison, le prince Régent avait refusé de ratifier ce traité. Par ce refus, l’état de paix ne se trouve pas encore rétabli entre la France et le Portugal. Cependant, il était nécessaire qu’il le fût pour que la Régence de Portugal pût, sans compromettre sa responsabilité, envoyer des troupes à lord Wellington. Pour remplir cet objet, je viens de signer deux articles avec M. le comte de Palmella, lesquels stipulent :
Que les dispositions de l’article 10 du traité de Paris sont nulles et non avenues et remplacées par les suivantes :
Que les territoires situées à la gauche de l’Oyapock, qui se jette dans la mer entre les quatrième et cinquième degrés de latitude septentrionale, seront remis à Sa majesté le roi de France et de Navarre, aussitôt que les circonstances lui permettront d’en prendre possession ;
Qu’il sera fait une convention pour fixer les limites des Guyanes française et portugaise et pour déterminer le véritable sens de l’article 8 du traité d’Utrecht.
Qu’en conséquence de ces stipulations, toutes les dispositions du traité de Paris autres que celles qui se trouvent ainsi modifiées sont reconnues valables et obligatoires pour la France et le Portugal.
Ces deux articles doivent faire partie de l’acte définitif du congrès.
Vous remarquerez, Monsieur le comte, que ces deux articles diffèrent plus pour la forme que pour le fond de celui du traité de Paris. Le Portugal s’engage à remettre ce qu’il ne conteste pas. Sur ce qu’il conteste, nous ne faisons aucune concession, et je tenais surtout à n’en pas faire dans les circonstances actuelles.
J’ai signé aussi avec lord Stewart (1) et M. le comte de Palmella le protocole du congrès sur la traite des nègres. L’engagement que nous y contractons est d’interdire aux sujets du roi le commerce des noirs sur les côtes d’Afrique situées au nord de la ligne. C’est peu de chose au delà de ce que nous avions déjà promis et cela forme une démarcation précise. J’ai cru que dans ce moment où nous avons un si grand besoin de l’Angleterre, nous ne devions pas refuser de prendre cet engagement auquel le gouvernement britannique attache un grand prix. Du reste, je n’ai pas voulu qu’il pût paraître une concession nouvelle obtenue par lui à la faveur des circonstances. Les articles arrêtés se présentent comme une conséquence des sentiments manifestés par le roi dans le premier article additionnel au traité de Paris, entre la France et la Grande-Bretagne et de l’état où Sa Majesté a reconnu que ses colonies se trouvent. Du reste, cette disposition, indiquée par le traité de Paris, était prévue par le commerce français qui n’a pas envoyé un seul bâtiment de ce côté.
Tout le monde ici blâme la phrase de la déclaration du roi conçue dans les termes suivants : C’est à cette condition que nous nous sommes décidés à leurs secours généreux. On trouve que c’est mal prendre la position du roi.
Demain, je vous enverrai la pièce publiée par les Puissances, qui doit tenir lieu de déclaration. Elle répond tranquillement, fortement et sans injures, à toutes les publications faites en France.
Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
(1). Lord Stewart, frère consanguin de lord Castlereagh, qu’il accompagna au Congrès de Vienne.
Vienne, le 17 mai 1815.
Monsieur le comte,
On a beaucoup remarqué en Allemagne les articles du correspondant de Hambourg qui ont été faits par M. Bourrienne. Ils font une telle impression que l’on désirerait que M. Bourrienne se rapprochât pour surveiller un journal qui serait fait auprès du quartier général, et qui aurait pour titre Journal de l’Europe. M. Bourrienne, qui connaît très bien l’Allemagne et l’esprit de ses habitants, et qui, d’ailleurs, a beaucoup de tact, comprend parfaitement ce qui peut produire un bon effet dans ce pays, sans en produire un mauvais dans les autres. Il sentira très bien aussi ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire, et de quelle manière il est convenable de présenter les évènements et les mesures qui seront prises, pour ne point blesser les opinions en France. Mais avant de lui donner un congé pour se rendre à Gand, où je serai bien aise de le trouver, je désirerais que vous lui envoyassiez ses lettres de créance comme ministre du roi à Hambourg. Il est bon, pour l’opinion, qu’il les présente avant de partir, et qu’ensuite ce soit par congé qu’il quitte cette ville.
Je suis amené, en vous parlant du Journal de l’Europe, à vous entretenir de nouveau de celui de Gand. Il déplaît généralement. Souvent il est injurieux, ce qui est au moins inutile et ordinairement nuisible. Vous devriez bien dire au rédacteur qui est, je crois, M. Laborie, qu’il faut qu’il ait la force de ne jamais se montrer réacteur, et pour cela il faut plus de force qu’on ne pense.
Je vous envoie la pièce que j’ai eu l’honneur de vous annoncer hier. Vous trouverez que c’est une bonne discussion. Elle établit clairement la ligne sur laquelle les Puissances veulent se placer. Je crois que vous ferez bien de la faire réimprimer partout. Mais il ne faut point qu’elle ait l’air d’être sous la protection du roi. Pour tout ce qui est guerre, son nom ne doit jamais paraître. J’ai envoyé cette pièce en Suisse où elle va être réimprimée. Les journaux anglais et allemands la répandront aussi de tous côtés.
Agréez, Monsieur le comte, l’assurance de ma haute considération.
Le prince de Talleyrand.
P.S. - Je viens de recevoir deux lettres de M. de La Tour du Pin. J’ai l’honneur de vous les envoyer ainsi que celles de M. le marquis d’Osmond qui les renfermait. Les lettres de M. de La Tour du Pin prouvent tout son bon cœur et tout son attachement à la cause du roi.
Le congrès de Vienne a terminé son rôle, renouvelé l’œuvre historique des traités de Westphalie en posant les bases du nouvel équilibre européen. Le 23 mai, le prince de Talleyrand écrit au roi :
« Dans mes audiences de congés, j’ai reçu de la part de tous les souverains des témoignages des meilleurs sentiments pour Votre Majesté. Ces audiences n’ont pas seulement été de forme, elles ont été beaucoup plus longues que celles qui sont ordinairement accordées dans de semblables circonstances. J’aurai l’honneur d’en rendre compte à Votre Majesté. Quoique tout ne soit pas encore achevé, l’empressement que j’ai de me trouver près de Votre Majesté m’avait déterminé à partir demain ; mais M. de Metternich et M. de Nesselrode, ainsi que le chancelier Hardenberg, m’ayant prié de signer, avec tous les chefs de cabinet, les protocoles qui contiennent les arrangements arrêtés par le congrès, j’ai cru devoir céder à leur demande, qui ne retardera mon départ que de deux jours. Ces protocoles contiendront la rédaction définitive, à quelques modifications près, et qui ne pourront porter que sur les expressions, des articles qui devront former l’instrument du congrès. Une commission, composée d’un plénipotentiaire de chaque puissance, sera laissée ici pour mettre ces articles dans l’ordre convenable et séparer ce qui fixe les relations particulières de ce qui tient à l’intérêt général. Je laisserai ici M. Dalberg pour représenter la France dans cette commission… Si je n’éprouve point d’obstacles inattendus je serai aux ordres de Votre Majesté, à Gand, le dimanche 4 ? »
Cependant, le départ du diplomate est retardé de quelques jours par « une intrigue assez forte » qui tendait à faire ajourner la signature de l’acte essentiel du congrès de Vienne. Talleyrand réussit à emporter une solution ferme et, le 27 mai 1815, il écrit de nouveau à Louis XVIII : « Je n’aurai plus l’honneur d’écrire à Votre Majesté de Vienne. Je vais me mettre en route et porter à ses pieds l’hommage de mon respect et de mon dévouement. »
Il quitte, en effet, Vienne le 11 juin. Par ce fait, la mission du comte de Jaucourt prenait fin. On était à la veille de Waterloo.
D'après les Archives du ministère des Affaires Etrangères





