

2 LETTRES
DE TALLEYRAND,
ADRESSEE A
CHOISEUL-GOUFFIER
AMBASSADEUR DE FRANCE A CONSTANTINOPLE
EN DATE DU
4 AVRIL 1787
ET DU
17 OCTOBRE 1787
Je ne sais qui a pu faire courir le bruit de l’apparition du premier volume des fameux Mémoires de Talleyrand. Aux acheteurs candides qui en ont éprouvé quelque mécompte j’offre, à titre de dédommagement la communication de deux lettres inédites de Talleyrand. Non le Talleyrand confit en rouerie qu’on se représente généralement, mais, ce qui est plus neuf, un Talleyrand jeune, un Talleyrand confiant, un Talleyrand expansif, passionné même dans ses amitiés.
Il y a deux ans que je tenais ce trésor en réserve. Je me trouvais alors en vendanges chez mon vieil ami F. P., qui a délaissé la culture des lettres pour celle de ses vignobles, -- échange non permis à, -- et qui ne s’en trouve pas plus mal.
« Tu ne connais point mes raretés, -- me dit un jour mon hôte en ouvrant un coffret plein de papiers, -- tout ceci vient de M. de Choiseul-Gouffier, qui aimait beaucoup mon père et qui l’avait pris pour collaborateur dans la partie artistique de son grand Voyage à Constantinople. Il y a dans ce fouillis des choses qui valent la peine d’être publiées. »
Et, avec sa permission, je pris copie des deux autographes ci-joints.
Entièrement politique, le premier se recommande par une appréciation très sensée de la politique qu’aurait dû suivre Calonne à l’égard des Notables. Il fait bien ressortir l’influence exercée par l’opinion sur les débats d’un corps législatif, et il paraît sincèrement animé du désir de faire au tiers-état la place qui lui est due, ce qui est beau pour un évêque de 1787.
La seconde lettre est celle d’un homme dégoûté ; il sent ce qu’il vaut et il trouve qu’on ne lui rend point justice. La politique paraît avoir fait chez lui quelque tort à l’amitié, à en juger par un passage que j’ai souligné.
N’oublions pas que le destinataire, M. de Choiseul, était alors ambassadeur à Constantinople.
Lorédan Larchey.
4 avril 1787.
Je t’envoie, mon ami, les discours de M. de Calonne à l’ouverture de l’Assemblée des Notables et les mémoires qui ont été soumis aux discussions des bureaux dans la première et seconde division. Ceux de la troisième et de la quatrième ne sont pas encore imprimés. Ainsi tu ne pourras les recevoir que par le courrier prochain.
Tu trouveras dans cet envoi-ci d’excellente besogne ; c’est à peu près le résultat de tout ce que les bons esprits pensent depuis quelques années.
Les oppositions sont extrêmement fortes ; M. de Calonne a eu le tort de ne pas rendre publiques ses mémoires dès le commencement de l’Assemblée ; le public instruit aurait contenu les notables, qui ont mis leur gloire dans l’opposition, et qu’il est bien difficile actuellement de tirer de cette route-là.
Pendant plusieurs semaines, Paris a reçu son opinion de l’Assemblée, au lieu que Paris instruit, aurait fait à l’Assemblée l’opinion qu’elle devait avoir.
Ce sont, comme de raison, les privilégiés qui mettent le plus d’activité dans toutes leurs attaques contre M. de Calonne, et maintenant on a fait de l’affaire actuelle une affaire personnelle. On croit qu’en culbutant M. de Calonne ce serait culbuter ses projets, et c’est bien vraisemblable ; mais il paraît impossible que le roi ne le soutienne pas ; encore quinze jours, et il a victoire gagnée.
Alors il se sera fait par Louis XVI le plus heureux changement dans l’administration qu’il y ait eu à aucune époque.
Des administrations provinciales, et plus de privilèges, -- c’est la source de tous les biens.
Il n’y a rien qui ne puisse être fait par les administrations provinciales, et il n’y a pas de changement plus heureux qui puisse être fait sans elles.
Mon ami, le peuple sera enfin compté pour quelque chose.
Tu attendras avec bien de l’impatience les lettres que t’apporteront le premier courrier ; il sera décidé de tout pendant cette quinzaine. – Si le roi fait tous les changements annoncés, son règne sera celui de la monarchie et le plus brillant et le plus utile.
Je n’ai pas autre chose dans la tête. Comme tu nous manques dans ce moment-ci, toi noble, élevé populaire !
Je t’ai écrit par Marseille une lettre fort longue sur tout cela, il y a quelques jours. Tu me manderas ce que tu penses des projets qui t’intéressent, et dont je te parle avec détails.
Mon archevêque de Bourges est plus mal depuis quelques jours ; on dit qu’il s’en va tout à fait. Les remèdes les plus actifs le sont moins que le mal. Cette époque sera vraisemblablement celle qui décidera de mon sort. Pour le moment, il me paraît bien difficile qu’on ne me donne pas l’archevêché de Bourges. La malveillance de l’évêque d’Autun ne me paraît pas pouvoir lui fournir les moyens de me le refuser.
M. de Montmorin dit beaucoup de bien de toi. Il vient, pour se mettre au courant de toutes les affaires du moment, de relire tes dépêches depuis que tu es à Constantinople, et il a dit à M. de Grammont qu’il était impossible d’avoir eu une meilleure conduite que la tienne.
[Talleyrand].
17 octobre 1787.
Depuis plus de six semaines, mon ami, je n’ai pas de tes nouvelles, et jamais je n’ai eu autant de besoin d’en recevoir.
Je ne sais rien de toi que ministériellement ; je sais que l’on est parfaitement content de toi ici, tous les ministres disent qu’il est impossible de s’être mieux conduit ; voilà en gros ce que je sais.
Mais des détails, des détails qui sont tout pour l’amitié, je n’en sais pas un mot.
Il me revient de partout que M. l’archevêque de Toulouse et M. de Montmorin disent extrêmement de bien de toi. J’ai bien besoin de recevoir des lettres ; je t’en conjure, ne néglige pas une occasion de m’écrire.
J’ai été tous ces temps-ci à Rosny ; j’y ai porté de l’inquiétude sur ta position et du dégoût sur la mienne. Voilà l’archevêché de Bourges donné à l’évêque de Nancy, et l’évêché de Nancy donné à l’abbé de La Farre ; à présent, qu’est-ce qui arrivera ? Je ne prévois plus d’ici à longtemps de mouvements dans le clergé ; quand il y en aura, me donnera-t-on la place qui me conviendra et à laquelle je conviendrai ?
Rien de ce que je désire ne tourne comme je le voudrais ; mon ami, je ne suis pas dans un moment de bonheur.
Mais cela changera. J’attendrai, et on trouvera peut-être qu’un homme qui a trente- quatre ans, qui a toujours été occupé d’affaires, qui a fait celles de son corps, tout seul, pendant cinq ans, et de qui on s’est loué pendant tout ce temps-là, mérite qu’on le traite un peu mieux.
Je vais dans quinze jours à l’Assemblée provinciale de Champagne, j’y passerai environ un mois, et de là je viendrai perdre le reste de mon hiver à Paris, puisqu’on ne veut pas me faire employer mon temps ailleurs. Si je peux contribuer à faire quelque chose d’utile en Champagne, cela adoucira un peu mon oisiveté.
Mais, mon ami, écris-moi, ne me dis pas un mot de nouvelles ; je ne veux rien savoir de ce qui se passe, si c’est là ce qui m’empêche de recevoir tes lettres.
Madame de Choiseul ne revient pas de Barèges avant le 25 ou le 26. – Ta mère n’est pas ici. – Madame de Lamballe est revenue depuis deux jours d’Angleterre ; mais comme je ne suis ici que depuis hier, je ne l’ai pas encore vue ; je sais seulement qu’elle se porte bien.
Il paraît depuis quelques jours un mémoire justificatif de M. de Calonne ; il n’y en a dans Paris qu’un très petit nombre d’exemplaires. Je ne l’ai pas à moi ; je l’ai lu très vite ; il m’a paru bien écrit. Pour juger les principes et les motifs qu’il développe, il faut une seconde lecture.
Adieu ; je ne me permets pas d’écrire un mot de nouvelles, parce que je veux que ma lettre t’arrive, et que tu reçoives de moi un mot qui te dise que c’est de toute mon âme et dans tous les moments de ma vie, heureuse ou contrariée, ou même malheureuse, que je t’aime plus que tout au monde… Adieu, ne m’écris que quatre lignes, mais écris-moi.
Talleyrand





