

LETTRE
DE TALLEYRAND,
A
MADAME LA COMTESSE DE GENLIS
ECRITE DE PHILADELPHIE
Une lettre qui arrive en Amérique est un bienfait; quand elle est d'une personne qu'on aime, c'est un trésor : jugez du plaisir extrême que m'a fait la vôtre.
Séparé de tous les intérêts de mon cœur, je ne m'occupe que des idées qui peuvent me conduire à les retrouver, et à les retrouver pour ne plus les quitter, pour vivre avec eux, indépendant de tout le reste du monde, et former avec quelques amis un petit globe à nous, bien impénétrable à toutes les folies et méchancetés qui possèdent notre malheureuse Europe. La situation de mon esprit est à peu près la même que vous l'avez vue, ni plus haineux, ni plus violent que de coutume. Je ne songe guère à mes ennemis ; je m'occupe de refaire de la fortune, et j'y porte l'activité que peut inspirer l'emploi que j'espère en faire ; et là mon imagination trouve des espérances et des émotions douces. Entre les sentiments dont on a besoin pour être content de soi, il faut compter celui de l'indépendance : c'est là ma tâche actuelle. Si je parviens à la remplir, je dois regarder ces années-ci comme les plus utiles de ma vie, et me croire dans le petit nombre de ceux qui ont été bien partagés.
Ce pays-ci est une terre où les honnêtes gens peuvent prospérer, pas cependant aussi bien que les fripons, qui, comme de raison, ont beaucoup d'avantages. J'avais envie d'écrire quelque chose sur l'Amérique et de vous l'envoyer ; mais je me suis aperçu que c'était un projet insensé. Je renvoie le peu d'observations que j'ai faites aux conversations que j'espère avoir quelque jour dans de longues soirées avec vous. L'Amérique est comme tous les autres pays : il y a quelques grands faits que tout le monde connaît, et avec lesquels on peut d'un cabinet de Copenhague deviner l'Amérique toute entière. Vous savez quelle est la forme du gouvernement ; vous savez qu'il y a de grands et immenses terrains inhabités où chacun peut acquérir une propriété à un prix qui n'a aucun rapport avec les terres d'Europe ; vous connaissez la nouveauté du pays : point de capitaux, et beaucoup d'ardeur pour faire fortune ; point de manufactures, parce que la main-d'œuvre y est et y sera encore longtemps trop chère. Combinez tout cela, et vous savez l'Amérique mieux que la majorité des voyageurs, y compris M. de L… qui est ici faisant des notes, demandant des pièces, écrivant des observations, et plus questionneur mille fois que le voyageur inquisitif dont parle Sterne.
Ma santé n'a pas été mauvaise, malgré les rigueurs et les variations de l'hiver, qui passe subitement aux douceurs du printemps, et de là revient à la neige et à la glace. Ces changements sont perpétuels ; l'insalubrité des chaleurs de Philadelphie m'engage à passer l'été à New-York. Heureux, direz-vous, le pays où l'on songe à éviter les maladies et les causes naturelles de destruction. Dans une grande partie de l'Europe, les causes violentes de destruction sont si fréquentes, qu'on doit y compter pour très peu tout ce qui n'est que suivre l'ordre de la nature. J'attends ici avec impatience l'ouvrage dont vous me parlez et quelques miniatures que vous voulez bien me faire espérer, et qui me feront le plus sensible plaisir. Il n'y a rien que vous ne puissiez m'adresser chez M. John Parish, américan's consul, Hambourg. Votre amie Henriette est-elle avec vous ? Soyez assez bonne pour lui parler de moi et pour lui dire que je lui suis tendrement attaché. Mon vieil âge et une révolution permettent des expressions tendres que, dans un autre temps, je n'aurais jamais osé employer. Recevez avec amitié l'assurance d'un attachement qui vous suivra dans tous les temps, dans tous les pays et dans toutes les circonstances. Je vous en prie, écrivez-moi ; qu'il y ait beaucoup de noms propres dans vos lettres, et que celui de madame de Valence y tienne une grande place. Je voudrais bien que vos arrangements vous portassent à habiter le Danemark plutôt que tout autre pays. C'est le royaume d'Europe où le plus vraisemblablement je me fixerai ; je n'ai cependant sur cela encore rien d'arrêté. Ce qu'il y a de sur, c'est que, pendant toute la guerre, je resterai en Amérique.
Je vous prie de m'envoyer un cachet.
TALLEYRAND.
in MEMOIRES INEDITS DE LA COMTESSE DE GENLIS SUR LE XVIIIè SIECLE ET LA REVOLUTION FRANCAISE TOME V - PARIS - LADVOCAT - 1825





