

LETTRE
DU PRINCE DE BENEVENT
A
LORD LAUDERDALE
MINISTRE PLENIPOTENTIAIRE
DE GRANDE BRETAGNE
EN DATE DU
30 SEPTEMBRE 1806
Mayence, 30 septembre 1806
Le soussigné ministre des relations extérieures a mis sous les yeux de S. M. l’EMPEREUR, ROI D’Italie, la note que S. Exc. milord comte de Lauderdale, ministre plénipotentiaire de S. M. britannique lui a fait l’honneur de lui adresser le 26 de ce mois.
S. M., après s’être prêtée, dans le désir de la paix, à toutes les propositions qui auraient pu la rendre durable et respectivement utile aux deux puissances contractantes et à leurs alliés, verra avec peine la rupture d’une négociation dont ses dispositions personnelles lui avaient fait espérer d’autres résultats. Si le cabinet anglais veut renoncer à la perspective de la paix, si son ministre plénipotentiaire doit quitter la France, S. M. se flatte cependant que le cabinet anglais et lord Lauderdale, lorsqu’ils mesureront l’étendue des sacrifices qu’elle était disposée à faire, pour avancer le retour d’une sincère réconciliation, auront la conviction intime que S. M. voulait, pour le bonheur du Monde, ne mettre en balance aucun avantage avec ceux de la paix, et que l’intention d’en assurer les bienfaits à ses peuples, pouvait seule décider son cœur paternel à des sacrifices non seulement d’amour propre, mais de puissance, plus considérables que ne l’aurait indiqué l’opinion même du peuple anglais, au milieu d’une guerre où il aurait obtenu, sans aucun mélange de revers, de constants avantages.
Toutefois s’il était dans la destinée de l’EMPEREUR et du Peuple français de vivre encore au milieu des guerres et des orages que la politique et l’influence de l’Angleterre auraient suscités, S. M., après avoir tout fait pour mettre un terme aux maux de la guerre, se voyant déçue dans ses plus chères espérances, compte sur la justice de sa cause, sur le courage, l’amour, la puissance de ses peuples.
Mais se rappelant encore les dispositions qu’elle avait toujours exprimées dans le cours de la négociation, S. M. ne peut voir qu’avec regret que l’Angleterre, qui pouvait illustrer et affermir sa vaste puissance par le bienfait de la paix, dont le besoin se fait sentir à la génération actuelle et au peuple anglais comme à tous les autres, en laisse volontairement échapper la plus belle occasion. L’avenir fera connaître si une coalition nouvelle sera plus contraire à la France que les trois premières : l’avenir dévoilera si ceux qui se plaignent de la grandeur et de l’ambition de la France, n’ont pas à imputer à leur haine, à leur injustice, et la grandeur et l’ambition dont ils l’accusent. La France ne s’est agrandie que par les efforts renouvelés tant de fois pour l’opprimer.
Néanmoins, quelles que soient les inductions qu’on puisse tirer pour l’avenir des exemples du passé, S. M. sera prête, si les négociations avec l’Angleterre doivent être interrompues, à les reprendre, au milieu de toutes les chances des événements ; elle sera prête à les rétablir sur les bases posées de concert avec l’illustre ministre que l’Angleterre a perdu, et qui, n’ayant plus rien à ajouter à sa gloire que le rapprochement des deux peuples, en avait conçu l’espérance, et a été enlevé au monde au milieu de son ouvrage.
Le soussigné a l’honneur de prévenir S. Exc. milord comte de Lauderdale, que M. de Champagny a été autorisé à lui délivrer les passeports qu’il a demandés. Il saisit avec empressement l’occasion de lui renouveler les assurances de sa haute considération.
Signé, Ch. Mau. TALLEYRAND, prince de Bénévent.
in MONITEUR N° 330 - 1806





