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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND

ET ALEXANDRE

CORRESPONDANCE

1808-1810





L’Empereur Alexandre Ier rencontra Talleyrand pour la première fois à Tilsitt et fit plus ample connaissance avec lui, l’année suivante, à Erfurt. « A partir de cette époque, écrit N. Schilder (Rousskaïa Starina, 1893, t. LXXX, p. 615), le prince de Bénévent se montra secrètement partisan de la politique russe, qui allait à l’encontre des vues de Napoléon. Les liens se resserrèrent tellement qu’au commencement de 1810, lorsque Nesselrode se présenta à Talleyrand, il lui dit : « Je suis officiellement auprès du prince Kourakine [ambassadeur de Russie à Paris], mais je suis en réalité accrédité auprès de vous. » Effectivement en 1810 et 1811, Nesselrode communiqua à l’Empereur de Russie par l’intermédiaire de Spéransky de nombreux renseignements et des conseils qu’il tenait de son cousin Harry. Ce cousin n’était autre que Talleyrand.

On a retrouvé dans les archives du général A. I. Mikhaïlovsky-Danilevsky la copie de certaines lettres échangées entre l’Empereur Alexandre et Talleyrand ; la personnalité de Danilevsky, qui approchait de très près l’Empereur, en garantit l’authenticité. Cette correspondance qu’on va lire est des plus suggestives et jette un jour tout spécial sur l’activité diplomatique du prince de Bénévent, qu’Alfred de Vigny stigmatisait si durement dans son Journal, au moment de sa mort en 1838 (cf. Revue moderne, 1866) : « M. de Talleyrand est mort. Les partis l’ont insulté et on a été jusqu’à écrire : Il n’y a en France qu’un malhonnête homme de moins. Les indignations sont toutes justifiées par sa vie. Il y a eu une immense flétrissure sur son nom, c’est d’être devenu le type du parjure élégant et récompensé. »


I


Paris, 26 décembre 1808.

Sire, on ne peut être plus touché que je le suis des bontés que me témoigne V. M. I. Si pour les mériter il ne faut qu’une bien grande admiration, une bien haute estime et un attachement sans bornes, elles ne sont pas mal placées.

Les conseils de V. M. sont suivis : Edmond a dû passer par …?... et de là porter à Pétersbourg aux pieds de V. M. l’hommage de mon respect et de ma reconnaissance. Je l’avais chargé d’une lettre pour Madame la duchesse de Courlande, dans laquelle même j’ai osé insinuer que V. M. voudrait bien ne pas désapprouver la demande que j’avais la hardiesse de faire.

Sire, quand je vois votre vertu, votre loyauté, votre désir aimable de rendre heureux le grand peuple qui vous est confié, votre empressement à rechercher les lumières qui peuvent y concourir, je me trouve bien fier de la bonté dont Votre Majesté m’honore.

Vous avez déjà vu, Sire, quelque jeune que vous soyez encore, qu’on n’a que trop invoqué le Dieu des Armées, c’est celui du travail paisible, celui du commerce, celui des troupeaux qui fait la prospérité des empires, qui donne à leur puissance toute son étendue et qui la rend durable.

On voit sur votre noble et beau visage que telle est votre religion. Avec elle on peut gouverner le monde et l’on en est digne.

Je supplie V. M. d’agréer avec sa bonté l’hommage du profond respect et du dévouement avec lesquels je suis, Sire, de V. M. I. le très humble et très obéissant serviteur.


II


Paris, 24 mars 1808.

Sire, la négociation que V. M. m’avait permis d’entamer sous ses auspices pour le bonheur d’Edmond est terminée avec une satisfaction réciproque. Les conventions en sont arrêtées. Tout a réussi, Sire, comme on devait le croire, lorsque deux aussi grandes puissances que la vôtre et celle de l’amour prenaient la peine d’y influer.

J’ai tous les jours une plus vive reconnaissance à mettre aux pieds de V. M. ; je lui serais dévoué quand elle n’aurait rien fait pour moi ; je le serais parce qu’elle m’inspire les sentiments les plus vrais, parce qu’on voit en elle la plus parfaite bonté et toutes les belles qualités qui anoblissent encore le premier trône du monde. Il est doux de penser que sur vous, Sire, reposent aujourd’hui les destinées de l’univers et les progrès de la civilisation, qui sont le vœu de votre âme noble et sensible.

Mon invariable attachement pour l’Empereur Napoléon dont j’admire le vaste génie, dont la confiance qu’il m’a si longtemps accordée et les bienfaits qu’il a répandus sur moi ont pour toujours enchaîné mon cœur, me fait désirer par-dessus toute chose que l’amitié qui vous lie puisse jamais être exposée à aucune altération, et que les sentiments, les intérêts s’en transmettent à vos deux nations immenses, auxquelles tant d’autres sont jointes et soumises. – Je bénis jusqu’à la distance qui vous sépare. Les chocs de deux tels colosses blesseraient l’un et l’autre, et quel que pût en être l’événement, ils abîmeraient l’humanité.

Je laisse aller mes pensées en écrivant à V. M. parce que je ne connais point de bornes au zèle et au respect avec lesquels je suis, Sire, de V. M. I. le très humble et très obéissant serviteur.


III


Paris, 15 septembre 1810.

Sire, V. M. m’a témoigné un intérêt qui dans des temps de peine a fait la consolation et l’orgueil de ma vie, et il faut que je compte autant sur sa bonté que sur sa loyauté pour oser lui parler de moi comme je vais le faire.

Depuis Erfurt, un système suivi de reproches, de gêne, de tourments intérieurs a rendu ici ma position, et par suite celle de mes affaires, fort difficile. Tout mouvement, toute chose simple dans d’autres temps, pouvant être mal interprétés, il fallait donc laisser le temps tout seul détruire par son action les préventions de l’Empereur, qui devaient avoir un terme puisque je n’ai pas cessé un jour de lui être dévoué. Je dois croire que ce but a été en quelque sorte atteint ; mais l’éloignement absolu des gens d’affaires dans lequel il a fallu vivre, le soin que j’ai dû employer pour que mon nom ne fût jamais prononcé, a conduit mes affaires, qui dans le fond sont bonnes, à un embarras qui augmente chaque jour et dont, après beaucoup d’efforts, je ne vois pour sortir aucun moyen qui ne présente de graves inconvénients.

J’ai besoin de quinze cent mille francs et c’est au mois de novembre qu’il me serait important de les avoir. Quoique ce soit une chose simple en soi, je dois mettre beaucoup de précautions dans le choix des moyens à prendre pour me les procurer à présent et pour les rendre dès que mes circonstances auront changé. J’ai été insensiblement et presque d’une manière forcée [acculé] à cette situation pénible d’affaires par l’isolement dans lequel, sans rien changer aux dépenses qu’il était de mon honneur de faire, j’ai dû me placer ; je dois en sortir d’une manière aussi inaperçue et pour cela je dois m’adresser à une personne dont la délicatesse soit assez clairvoyante pour qu’elle prenne, si elle veut me rendre service, les précautions que je vais lui indiquer et qui sont toutes indispensables.

Si V. M. trouve qu’en ayant la confiance de m’adresser à elle, je n’ai fait que rendre hommage aux qualités généreuses dont elle est douée et obéir à l’extrême confiance qu’elle m’a inspirée, et que cela la porte à vouloir terminer mes embarras, je la supplie de faire écrire par un homme de sa confiance à M. Bethmann qu’elle a donné à M. Labinski, son consul général à Paris, un crédit de quinze cent mille francs sur lui Bethmann à Francfort, qui fera pour remplir cet ordre les opérations convenables, et à M. Labinski une lettre motivée pour lui annoncer ce crédit ; le motif serait des achats et des affaires qui sont personnelles à V. M., qui voudrait bien faire ajouter à la lettre à M. Labinski que sa signature seule pour cette opération serait pièce comptable.

La malignité active de tous ceux qui ne connaissent ni la confiance, ni la générosité, ni les motifs simples des choses, me portent à supplier V. M. de brûler cette lettre. Mon cœur en l’écrivant est rempli de sentiments de reconnaissance, d’affection, de dévouement et de respect.

Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. le très humble et très obéissant serviteur.


Minute de la réponse adressée à Talleyrand par l’Empereur Alexandre Ier


Monsieur le Prince de Bénévent,

J’ai reçu votre lettre du 15 septembre et vous ai rendu justice. J’ai tout de suite été persuadé qu’une mauvaise situation de vos affaires domestiques exigeait de vous, très impérieusement, que vous trouviez sans délai à votre disposition une somme aussi forte que celle dont vous me parlez. J’ai vu votre confiance à mon égard avec une juste et grande satisfaction et je vous en remercie ; mais je vous le demande, mon Prince, à vous-même, sans vous desservir complètement, puis-je déférer à votre vœu ? – Placé par la Providence comme je le suis à l’égard d’un étranger que ses talents doivent toujours rendre influent dans les affaires de sa patrie, je dois dans une pareille circonstance écouter autre chose que mon affection. – Si je vous rends ce service, par qui, comment le puis-je, sans qu’il n’en [transpire] rien ? Par conséquent, à combien de soupçons ne seriez-vous pas exposé et de combien de ce fait ne me serais-je pas éloigné moi-même de cette règle pure et simple que je me suis tracée dans mes relations avec les puissances étrangères et ceux qui les servent ? C’est donc à regret, mon Prince, que je me refuse à moi-même le plaisir que je trouverai toujours à vous obliger.


***


La réponse, quelque peu ironique, d’Alexandre Ier n’empêcha pas Talleyrand de renouveler ses demandes d’argent, mais elle l’obligea à prendre une autre voie. Le 29 mars 1811, il écrivit à Nesselrode pour conseiller au gouvernement russe d’établir des licences, à l’exemple de la France, pour le commerce des denrées coloniales ; il lui demandait en même temps d’en mettre cinquante à sa disposition : « Si je les recevais dans ce moment-ci, ajoutait-il, il en résulterait pour moi des avantages très considérables que je me trouverais bien heureux de devoir à Sa Majesté l’Empereur Alexandre. »

Le 31 mars, Nesselrode transmit cette lettre à Spéranski pour qu’il la soumît à l’Empereur. On ignore la suite qu’eut cette démarche, mais il est à prévoir qu’elle eut le même sort que la demande précédente du prince de Bénévent.

« Il est probable, ajoute N. Schilder, que Talleyrand se souvint de sa déconvenue au Congrès de Vienne, où il se mit systématiquement en travers de toutes les propositions de l’Empereur Alexandre et préconisa une triple alliance entre la France, l’Angleterre et l’Autriche dirigée contre les libérateurs de l’Europe, la Russie et son magnanime monarque. »

E. Cazal.



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Feuilles d’Histoire du XVIIè au XXè siècle – 1910 – janvier-juin – pp. 339 à 344







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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