

LETTRE
A LA CHRONIQUE DE PARIS
REFUTANT
LA CANDIDATURE DE TALLEYRAND
A L'EVECHE DE PARIS
7 FEVRIER 1791
Aux Auteurs de la Chronique de Paris
Je viens de lire dans votre journal, Messieurs, que vous aviez la bonté de me désigner pour l’évêché de Paris. En voyant mon nom près de celui de M. l’abbé Sieyès, j’ai dû m’enorgueillir de la seule idée d’une telle concurrence. Quelques électeurs m’ont effectivement laissé pressentir leur vœu, et je crois devoir ici publier ma réponse.
Non, Messieurs, je n’accepterais point l’honneur que mes concitoyens daigneraient me décerner. Depuis l’existence de l’Assemblée nationale, j’ai pu être insensible aux calomnies, sans nombre, que les différents partis se sont permises à mon égard. Jamais je n’ai fait ni ne ferai à mes détracteurs le sacrifice d’aucune opinion ou d’aucune action utile à la chose publique ; mais je puis et je veux leur offrir celui de mon intérêt personnel, et dans cette circonstance seulement mes ennemis auront influé sur ma conduite. Je ne leur donnerai pas le prétexte de dire qu’aucun motif secret ait déterminé le serment que j’ai dû prêter ; je ne leur laisserai pas le moyen d’affaiblir le bien que j’ai espéré faire.
Cette publicité que je donne aujourd’hui à ma détermination, je l’ai donnée à mes désirs, lorsque j’ai témoigné combien je serais flatté d’être un des administrateurs du département de Paris. Je crois que, dans un Etat libre, lorsque le peuple s’est ressaisi du droit d’élection, véritable exercice de la souveraineté, avouer hautement la fonction publique à laquelle on aspire, c’est appeler les concitoyens à vous examiner d’avance ; c’est se rendre à soi-même toute intrigue impossible : on s’offre aux observations de l’impartialité ; on ne prend pas même la haine au dépourvu : j’avertis donc ici ceux qui, craignant ce qu’ils appellent mon ambition, ne se lassent point de calomnier, que je ne dissimulerai jamais à quelles places j’ai l’orgueil de prétendre. C’est par une suite de ces fausses alarmes, qu’on a répandu, à l’approche de la nomination de l’évêque de Paris, que j’avais gagné six à sept cent mille francs dans des maisons de jeu. Maintenant que la crainte de me voir élevé à la dignité d’évêque de Paris est entièrement dissipée, on me croira sans doute. Voici l’exacte vérité.
J’ai gagné, dans l’espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la société ou au club des échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de son institution, comme une maison particulière, environ trente mille francs. Je rétablis ici l’exactitude des faits sans avoir l’intention de les justifier. Le goût du jeu s’est répandu d’une manière même importune dans la société. Je ne l’aimai jamais, et je m’en reproche d’autant plus de n’avoir pas assez résisté à cette séduction : je me blâme comme homme particulier, et encore plus comme législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères que ses principes ; qu’un peuple régénéré doit reconquérir toute l’austérité de la morale, en que la surveillance de l’Assemblée nationale doit se porter sur ces excès nuisibles à la société en contribuant à cette inégalité de fortune, que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne blessent pas l’éternel fondement de la justice sociale, le respect de la propriété.
Je me condamne donc, et je me fais un devoir de l’avouer : car, depuis que le règne de la vérité est arrivé, en renonçant à l’impossible honneur de n’avoir aucuns torts, le moyen le plus honnêtes de réparer ses erreurs, est d’avoir le courage de les reconnaître.
TALLEYRAND, ancien Evêque d’Autun.





