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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE

DE TALLEYRAND,

ADRESSEE A

ETIENNE DUMONT

SUR L'AMERIQUE

EN DATE DU

25 AOUT 1795



New-York, 25 août 1795.

Mon cher ami.

La première impression que fait un pays tranquille sur un homme battu pendant six années de tous les orages révolutionnaires est trop approprié à la disposition de son âme pour qu’il soit en état de juger, pour ses amis et pour son avenir à lui-même, le pays où il éprouve ce nouveau bien-être : ainsi c’est conscience d’amitié si je ne vous ai pas écrit plus tôt ce que je pensais de l’Amérique relativement à vous et relativement à moi. Depuis dix-huit mois je regarde de tous mes yeux ; j’ai vu les états principaux ; les hommes qui marquent, leur vie publique, leur vie privée ; j’ai passé plusieurs mois dans chacune des villes principales ; j’ai pris des intérêts dans quelques affaires ; ensuite j’ai pénétré dans l’intérieur du pays, j’ai assisté aux travaux de la campagne, j’ai habité dans des familles : eh bien ! mon ami, j’en suis arrivé à pouvoir vous dire que l’Amérique n’est et ne peut pas être pour des hommes de notre âge le pays de notre choix. Toute partie, tout coin de l’Europe où il sera permis de s’appeler par son nom, sans être inquiété, est préférable pour nous. Vous voyez que je vous jette loin de tous les romantiques éloges des voyageurs historiens : mais comme je ne remarque rien dans la vue de faire et vendre un livre ; comme c’est uniquement pour mes amis que j’observe, et que je leur défends de faire connaître à personne mon opinion parce que cela aurait les inconvénients les plus graves pour moi, c’est moi qui dit vrai, et c’est moi qu’il faut que vous croyez.

Les habitants de ce pays-ci, hommes et femmes, se vantent de leur simplicité, de leur pureté primitive : ce qui veut dire en bon français qu’ils n’ont pas d’éducation. Eh bien, cela n’est bon à chose au monde. Tout a besoin d’être enseigné à ceux qui veulent le savoir : il n’y a que le voler qui se devine. – Bon dieu ! que feriez-vous ici. Comme économie c’est le pays le plus cher du globe ; comme vente de livres français, ceci est l’équivalent de la Turquie ; comme agrément allez plutôt en Sibérie ; comme affaire c’est une table de jeu où tout le monde vole ; comme climat c’est un des plus désagréable que l’on puisse connaître ; j’ai vu le même jour le thermomètre à 93 degrés toute la mâtinée et à 15 à six heures du soir. Où est le corps européen qui puisse tenir à de pareilles variations. Dans quelque centaines d’années si nous venons en Amérique ce sera toute autre chose. A présent c’est de la quitter qu’il faut s’occuper, et c’est à quoi je pense sérieusement. Je m’arrange pour partir dans le mois de mai de l’année prochaine : s’il y a pour moi moyen d’aller en Angleterre, c’est là que je désire me rendre directement ; sinon j’irai à Hambourg d’abord, et de là nous verrons. Je n’ai aucun éloignement pour aller en Suisse, et peut-être pour m’y établir ; il me semble qu’il y a en moi beaucoup de choses qui me rendent assez propre à être un vieillard de Lausanne, je me sens assez de goût pour cette fin. Tout le monde m’écrit bien que la France se rouvre, mais pour qui ? pour les émigrés de presque toutes les descriptions, mais point pour nous. D’abord y être soufferts, c’est bien plat. Y gouverner en part avec d’autres, ne serait peut-être pas bien difficile ; mais à combien de choses il faudrait se soumettre, et à quoi serait-ce bon ? N’est-ce pas se renfermer dans une ratière dont la trappe peut tomber à chaque instant. Roederer dans son Journal de Paris dit qu’il n’y personne assez fol pour désirer d’être roi de France : mais qui peut désirer d’y être quoi que ce soit. D’un autre côté je croirai toujours dangereux pour nous d’y être passivement à moins qu’une longue consolidation n’ait bien changé le terrain. Mon lot de vieillard de Lausanne vaut mieux que cela ; Mais avant de suivre définitivement cette vocation, je désire retourner à Londres, m’y promener sur les trottoirs et surtout passer quelque temps à Bowood dont j’aime véritablement le propriétaire.

Pour vous parler un peu de la situation politique de l’Amérique, je vous dirais que le traité que M. Jay a fait avec l’Angleterre n’a aucun succès. On le trouve humble dans son ton, obscur dans l’expression, injurieux aux Français. Les jacobins du pays ont essayé leur force dans cette grande circonstance. C’est tout ce qu’on a pu faire que d’obtenir du sénat une ratification enlevée à Heno de Rovée (?). La constitution exige les deux tiers des voix du sénat, et on a eu juste 20 sur 30 en faisant porter à la Chambre un sénateur malade. Les anti-fédéralistes triomphent de quelques fautes grossières du traité. Il y en a que les amis de M. Jay n’ont pas pu dissimuler ; l’article 12 par exemple sur le commerce avec les Antilles a été rejeté unanimement ; La réputation de M. Jay souffre de toutes ces bévues ; il venait d’être nommé gouverneur de l’état de New-York quand il est arrivé d’Europe et ne le serait pas si c’était à recommencer. Le colonel Hamilton, dernier secrétaire de la Trésorerie, se montre en toutes occasions dans le plus beau jour. Son courage politique, sa bravoure personnelle, ses talents font de lui un homme tout à fait à part. Le reste… ! La popularité du Président est grande. Mais beaucoup de choses tiennent à son existence. Sa mort peut être suivie de troubles.

Je vous répète que ma lettre ne doit être montré à personne du tout sans grands inconvénients pour moi. Je vous ouvre ma tête et mon cœur. L’une et l’autre sont à vous pour toujours. Adieu.

Faites mille amitiés pour moi à M. Chauvet et à sa famille. Expliquez-moi ce que peut faire que M. Divernois croie sa plume appelée à écrire contre celle de Mme de Staël, et ensuite pourquoi c’est contre la paix qu’il prend la peine de faire un livre ; il y a là bien de l’égarement de raison et d’amour propre.

Beaumetz et Demeunier me chargent de mille amitiés pour vous.

[paraphe]

Quand il paraît quelque chose qui puisse m’intéresser, faites en une enveloppe et mettez cela à mon adresse à New-York dans le sac du premier vaisseau américain. Ce sac est toujours à la poste. Je voudrais avoir le catalogue de mes livres, et le plaidoyer de Mme de Staël pour la reine.

T. P.

Mr Dumont

Lansdowne house

Berkeley Square

London

Postface.

La Bibliothèque publique et universitaire de Genève conserve parmi les lettres adressées à Etienne Dumont, et classées par le regretté Léopold Micheli, une pièce anonyme, non identifiée, datée de New York, 25 août 1795.

Son auteur ne pouvait être qu’un Constituant ; ce n’était ni Beaumetz, ni Demeunier, puisqu’il est question d’eux dans le cours de la lettre. Restaient, parmi les hommes connus, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt et Talleyrand.

Ce qui rendait d’abord probable la paternité de Liancourt, c’est l’opinion exprimée sur le traité franco-anglais, ainsi que sur Jay et Hamilton. Ces jugements coïncident, en effet, avec les appréciations données dans son voyage en Amérique. Mais cette hypothèse a dû être abandonnée en faveur d’une attribution à Talleyrand de la pièce en question. L’écriture est certainement celle de l’évêque d’Autun. Les initiales du cachet la confirment.

M. E. Aubert, le très compétent conservateur des manuscrits de la Bibliothèque de Genève, a bien voulu également identifier l’écriture de la lettre en la comparant aux autographes de Talleyrand qui sont conservés à Genève.

O. Karmin.



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Revue historique de la Révolution française N° 4 - 1913 - pp. 510-513







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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