

LETTRE
DU PRINCE DE TALLEYRAND
AU
GENERAL SEBASTIANI
MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES
EN DATE DU
20 MAI 1831
Londres, le 20 mai 1831
…L’exposé que lord Ponsonby nous a fait de la situation de la Belgique, de la faiblesse de son gouvernement et de l’anarchie à laquelle ce pays est livré, n’a pas besoin de vous être retracé, car vous l’avez parfaitement jugé en me faisant l’honneur de me mander, par votre dépêche du 15, que tout annonçait que la voix de la raison ne serait pas écoutée à Bruxelles. Le gouvernement du roi a pensé que cet état de choses exigeait encore de sa part des ménagements, et j’ai reçu l’ordre de chercher à prévenir l’emploi de la force et le renouvellement des hostilités. Je m’y suis conformé et vous avez vu, par ma dépêche numéro 143, que la conférence avait fait une concession marquée aux idées que vous désiriez faire prévaloir puisqu’elle a promis aux Belges d’ouvrir une négociation avec le roi de Hollande afin d’arriver, s’il se peut, à un arrangement pour le Luxembourg. Cependant, je ne dois pas vous cacher que les membres de la conférence pensent qu’une semblable concession, au lieu d’aplanir les difficultés, les rendra peut-être plus grandes encore en fournissant aux Belges et à leurs folles espérances un nouveau motif d’encouragement. Mais ils ont voulu donner encore une preuve de déférence pour le gouvernement de Sa Majesté et de leurs sentiments de conciliation.
Si cette concession n’est pas convenablement appréciée par les Belges, si elle ne les porte pas à accéder aux justes demandes qu’on leur fait depuis plus de cinq mois ; si, au contraire, elle les engage à persister encore plus dans leur système de résistance aux puissances, je vous avoue que, dans ce cas qu’elle a déjà prévu, la conférence penserait qu’elle a épuisé tous les moyens de conciliation. Le gouvernement du roi aurait alors nécessairement de nouvelles instructions à me transmettre.
On assure ici qu’un grand nombre de Français sans aveu, affiliés aux associations, sont en Belgique ; qu’il s’est joint à eux des Italiens, des Allemands et des Irlandais, et que tous ces individus travaillent à augmenter le désordre du pays, dans le but bien avéré d’allumer sur ce point la guerre qui est l’objet de leur vœux. Ces renseignements s’accordent au surplus avec une observation consignée dans votre dépêche du 15, et il me semble qu’ils sont d’autant plus fâcheux que le Gouvernement n’a aucun moyen d’empêcher la sortie des individus qui veulent se rendre en Belgique.
On donne des éloges au général Belliard qui s’est transporté auprès d’Anvers pour arrêter des hostilités qui avaient commencé entre les Belges et les Hollandais. On parle aussi dans un sens très favorable de sa correspondance avec le général Chassé.
M. de Zuylen n’a pas de pouvoirs qui lui permettent d’avancer en aucune manière les affaires qui nous occupent. Il déclare que son souverain, ayant à craindre une agression de la part des Belges, s’est mis en mesure de la repousser.
Lord Ponsonby est toujours à Londres ; il se rendra demain à Claremont afin de voir le prince Léopold. J’ai lieu de croire que le gouvernement anglais a l’intention de faciliter à ce prince les moyens d’accepter la couronne de Belgique ; mais je ne pense pas qu’il réussisse, parce que le prince Léopold n’est pas dans la disposition d’accepter quelque chose d’incertain.
Recevez…
Ch. Mau. TALLEYRAND.
in MEMOIRES DE TALLEYRAND





