

LETTRE
DU PRINCE DE TALLEYRAND
AU
COMTE MOLE
MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES
EN DATE DU
8 OCTOBRE 1830
Londres, 8 octobre 1830
Nous nous connaissons, nous nous aimons, nous voulons les mêmes choses, nous les comprenons de même, nous les voulons de la même façon ; notre point de départ est semblable, notre but est le même. Pourquoi, sur la route, ne nous entendons-nous pas ? Il y a là quelque chose que je ne comprends pas bien et qui sera, je l’espère, fort passager.
Notre correspondance n’est ni amicale ni ministérielle ; il me semble cependant qu’entre nous deux il doit en être autrement, et je viens avec tout mon vieil intérêt vous le demander. Une confiance moins parfaite, une entente moins intime, pourrait nuire, entraver, arrêter les affaires, et j’en serais malheureux ; notre amitié en souffrirait, et j’en serais très fâché. Si ma façon de comprendre les affaires est passée de mode, il est plus simple de me le dire tout naturellement. Soyons donc bien ouverts l’un à l’autre. Nous ne ferons bien que si nous traitons les affaires avec cette facilité qui naît de la confiance. Vous me trouverez disant tout, excepté ce qui me paraît sans importance aucune. C’est ainsi que je faisais avec l’empereur et même avec Louis XVIII. Je sais que la France actuelle n’en est plus à cette vieille tradition ; qu’elle est dans ce qu’on appelle le mouvement ; mais, moi, qui suis ici sur le sol de la vieille Europe, je sens qu’il faut laisser au temps tous ses droits, et que de nous presser est trop hors des habitudes anglaises pour ne pas nous ôter un peu de l’espèce de poids qu’il faut donner à toutes nos démarches. Le gouvernement anglais est et sera, soyez-en sûr, très bien pour nous.
Mille amitiés.
Ch. Mau. TALLEYRAND.
in MEMOIRES DE TALLEYRAND





