

2 LETTRES
DE MM. TALLEYRAND-PERIGORD
ADRESSEES AUX CHANOINES
DE LA CATHEDRALE DE REIMS
3 ET 4 MAI 1775
ET
HISTOIRE SECRETE DE L'INCENDIE
DE L'ABBAYE DE SAINT-REMY
On a vu par le récit qui précède de l’incendie de St-Rémy (1), qu’après ce désastre les neufs étudiants ou novices qui se trouvaient alors au monastère furent renvoyés dans leur famille. – L’abbé de Périgord fut de ce nombre. Cependant M. de Talleyrand-Périgord, Coadjuteur et depuis Archevêque, désirant enchaîner la bouillante jeunesse de son neveu, le fit nommer chanoine honoraire de la Cathédrale de Reims, espérant par ce moyen le retenir sous ses yeux. – Voici les lettres de remerciement. Celle du neveu est d’une écriture jeune et qui sent l’écolier : la main qui l’écrivit s’est bien formée depuis.
Paris, ce 3 mai 1775.
Je suis on ne peut pas plus touché, Messieurs, de la proposition que vous voulez bien me faire pour mon neveu, je serais très aise et flatté de le voir au milieu de vous, et en partagerai toujours sa reconnaissance. Je n’avais pas besoin de ce nouveau motif d’attachement pour votre compagnie, il y a longtemps que je lui ai voué ce sentiment et que je désire lui en donner des preuves ; je vous prie, Messieurs, d’être persuadés que je mettrai toujours mon bonheur à vous témoigner ma reconnaissance et les tendres sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Coadjuteur de Reims.
Messieurs,
Je reçois avec la plus vive reconnaissance la grâce que vous venez de m’accorder ; un grand respect pour votre compagnie, le plus grand attachement pour ses membres, le désir le plus vif d’être uni à votre corps et l’amitié dont vous avez toujours donné des marques à mon oncle sont les seuls titres que je me connaisse pour la mériter ; j’espère, Messieurs, qu’ils pourront me conserver vos bontés, je vous réponds de tous mes efforts pour m’en rendre digne.
J’ai l’honneur d’être avec autant de respect que de reconnaissance,
Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
L’abbé de Périgord.
A Paris, ce 4 mai 1775.
La nuit du 15 au 16 janvier 1774, le feu prit à l’Abbaye de Saint-Rémy, il était environ dix heures quand on s’en est aperçu en dedans et en dehors. Le foyer était dans les charpentes, à l’angle du grand dortoir et du réfectoire. C’était au centre de tous les bâtiments, il est probable que le feu y couvait depuis longtemps. Avant de faire son éruption à travers les ardoises, il avait eu le temps de se propager de tous côtés, fort au loin ; de là vient la rapidité avec laquelle trois ailes du cloître ont été embrasées ; un religieux était passé sous le foyer à neuf heures et demie, il avait entendu un petit bruit qu’il crut être causé par les rats, il avait senti un peu de fumée qu’il attribua aux cheminées voisines. Les plafonds l’empêchèrent de voir le malheur ; il était à peine couché que le fracas des ardoises que le feu faisait péter le fit sauter à bas de son lit et courir en chemise, éveiller un religieux qui se trouvait le plus près du foyer, lequel courut aussitôt frapper à la porte du Prieur, qui en chemise aussi se transporta à la croisée des dortoirs, où il cria et appela jusqu’à ce qu’il vit plusieurs religieux sur pied. Il rentra chez lui en enjambant au-dessus d’un brasier qui était déjà tombé, vis-à-vis sa porte à travers le plafond, prit sur son bras sa robe et son scapulaire, et se rendit à la bibliothèque avec quelques religieux ; comme il avait tiré sa porte sur lui, il n’a pas été possible de rien sauver de son appartement. Les habitants des environs entrèrent en foule les premiers dans la maison, déménagèrent de tout côté sans ordre, et la plupart emportèrent chez eux ce qu’ils avaient sauvé des flammes : on n’eut de secours profitable que des bourgeois. La populace n’a paru que pour piller, encore avait-elle la cruauté d’insulter au malheur des religieux, dont quelques-uns avaient donné lieu aux sarcasmes par des imprudences ou de l’inconduite. Enfin les ouvriers et les secours arrivèrent de toute la ville. Mais M. le Lieutenant-Général, croyant bien faire, dit de donner à boire aux ouvriers, on força le cellier, mais on vint à bout d’en faire sortir le monde et de barricader la porte extérieure ; on mit des archers et des valets de ville à la garde de la porte intérieure, ce qui rétablit un peu l’ordre pour cette partie, et il n’en coûta qu’environ quatre pièces de petit vin. Il y eut cependant beaucoup de canailles qui s’enivrèrent, tant avec ce vin qu’avec les liqueurs qui se trouvaient chez des religieux.
Dès le commencement on vit bien qu’il était impossible de rien conserver des trois ailes du cloître, les secours se portèrent pour empêcher le feu de gagner l’église et le petit dortoir, qui a dû sa conservation à un pavillon semblable à celui qui existe au bout du côté de Saint-Thimothée. L’église a été déménagée presqu’avant la maison, la châsse de Saint-Rémy fut portée à l’Abbaye de Saint-Nicaise, et la Sainte Ampoule donnée étourdiment entre les mains du premier venu qui la confia à M. le Curé de Saint-Thimothée : il la porta chez lui, où elle est restée au moins une heure, et a enfin été remise à Saint-Nicaise.
Le feu dura deux jours avec violence. Le soir du troisième, la châsse de Saint-Rémy et la Sainte Ampoule furent rapportés sans bruit vers les neuf heures et sans qu’on l’eût annoncé à qui que ce soit. On s’est pressé, parce qu’il courait un bruit que le chapitre de la cathédrale, de concert avec le corps de ville, pensait à s’emparer de ces deux reliques. On disait qu’il y avait eu assemblée tenue par les deux corps, qu’il avait été envoyé en conséquence un courrier, même une députation à M. le Cardinal de la Roche-Aimon, archevêque de Reims. Ces deux faits étaient faux, mais il n’a pas été prouvé que le chapitre n’ait pas conçu ce projet. Des chanoines qui ne l’approuvaient pas l’ont avoué, les autres l’ont nié. Tous les habitants des environs de Saint6rémy étaient en rumeur sur ce bruit, plusieurs avaient chargé leurs fusils et menaçaient de défendre la châsse. C’est dom Amé, prieur de Saint-Nicaise qui, dans son goût pour l’appareil, avait donné lieu à ces inquiétudes, en proposant à MM. les grands-vicaires de rapporter cette châsse avec la plus grande solennité. Le chapitre, la ville, et tous les corps devaient se rendre à Saint-Nicaise au dimanche, quinze jours après le feu ; la procession serait partie de cette église, aurait été faire une station à la cathédrale et serait remontée à Saint-Rémy. M. le Cardinal, par sa réponse au chapitre, arrivée vers le vingt, avait approuvé cette procession et témoigné le regret de ne pouvoir lui-même y assister. Ce fait m’a été assuré par un chanoine digne de foi ; il paraîtrait donc démentir le projet attribué au chapitre. Quoiqu’il en soit, le public prétendait que le but était de retenir dans la cathédrale, la châsse et la Sainte Ampoule, en vertu d’ordres de la cour que M. le Cardinal devait demander. Le rapport furtif de la châsse et de la Sainte Ampoule a irrité beaucoup MM. les grands-vicaires qui traitèrent durement notre Prieur et Dom Amé. Ils prétendirent que c’était manquer à la bonne foi. M. l’Archevêque et M. le Coadjuteur de Reims, de Talleyrand, prirent parti pour eux. Dom Aimé, victime de leur ressentiment, fut obligé de partir promptement pour Paris et fut envoyé Prieur à Soissons. Ces altercas donnèrent lieu à craindre qu’on ne supprimât l’Abbaye.
En effet, les Supérieurs majeurs de la Congrégation ont craint pendant quelque temps la défense de rebâtir. M. l’Archevêque de Reims, informé de l’incendie de Saint-Rémy, alla en faire part à M. le Cardinal de Rochechouart, notre abbé. Dans la conversation, l’Archevêque l’a sondé pour savoir s’il prenait quelque intérêt à la conservation de Saint-Rémy. Ses réponses ont fait craindre à M. l’Archevêque de trouver de l’opposition de sa part.
On a fait différentes conjectures dans les premiers jours, sur la cause de cet incendie. Quelques-uns prétendirent que le feu avait pris par la cheminée du Prieur, ce qui est faux. Le Prieur avait été le 15 hors de chez lui tout l’après-midi jusqu’à six heures du soir. Il remonta alors chez lui avec le cellérier, et n’eut, suivant sa coutume, qu’un très petit feu, jusqu’à neuf heures, qu’il se coucha. Sa cheminée était neuve et a subsisté après le feu sans aucun trou ni lézarde. La flamme s’est manifestée à plus de six toises de la cheminée. Un religieux et un domestique, qui sont montés au-dessus des plafonds, dès l’instant de l’éruption, ont vu le foyer au dessous de l’endroit où la flamme a paru au dehors. Mais le plus fort des soupçons est tombé sur un jeune homme de 17 ans, nommé de Montigny, fils d’un gentilhomme des environs, dont on n’avait pas pu se refuser de se charger, à la sollicitation de M. le Coadjuteur. Il était dans la maison depuis deux ou trois ans, et était reconnu pour un très mauvais sujet, même par sa famille. Mais outre ses vices, on a encore d’autres présomptions. Il avait été trouvé plusieurs fois marchant sur les plafonds. Il les avait même endommagé en plusieurs endroits, au moment du feu ; le Prieur averti l’un des premiers est allé en chemise faire du bruit à l’entrée du petit dortoir pour éveiller les religieux. En se retournant pour rentrer chez lui, il a vu derrière lui ce petit de Montigny tout habillé. Il aurait dû au contraire le voir sortir de sa chambre qui était dans le petit dortoir. Pendant la même nuit, un religieux le rencontre, les bras croisés, auprès d’une chaîne qui passait l’eau. Ce religieux lui demande pourquoi il ne travaillait pas : il répondit avec le sang-froid d’un Erostrate : Monsieur, je regarde. Le public indiquait encore d’autres présomptions. – Enfin les soupçons n’ont plus roulé que sur lui. – S’il est l’auteur de ce désastre, il reste à savoir s’il l’a occasionné par méchanceté ou par négligence. Son caractère comportait l’un et l’autre. Nous nous sommes bien gardés d’approfondir ces soupçons. L’intérêt que M. le Coadjuteur y prenait, nous faisait un crime, même du bruit public (1).
(Note des éditeurs).
(1)Nous regrettons de ne pouvoir satisfaire ici la curiosité du lecteur, au sujet d’un étudiant, autre que Montigny, auquel, dans le temps, le bruit public attribua l’incendie de Saint-Rémy. La tradition rémoise, malgré le silence des deux relations que l’on vient de lire, n’en restera pas moins la même et continuera à mettre ce funeste accident sur le compte de cet étudiant, devenu depuis un personnage fort illustre : car, il faut le dire, rien de plus obstiné que la tradition. – D’un autre côté, nous ferons remarquer que ces deux récits sont écrits avec la plus grande circonspection. L’auteur de la première avait poussé si loin le scrupule, que le nom même de Montigny se trouvait biffé dans le manuscrit. Nous avons cru devoir le rétablir. A son tour, Dom Chastelain, qui en parlant de ce jeune homme écrit : l’intérêt que M. le Coadjuteur y prenait, nous faisait un crime, même du bruit public, a dû se taire en présence même des charges qui pouvaient peser sur quelqu’un tenant de beaucoup plus près à M. le Coadjuteur.





