

LETTRE
DU MINISTRE
DES RELATIONS EXTERIEURES,
A M. DE CETTO,
MINISTRE DE BAVIERE
SUR LA SITUATION EN HELVETIE
EN DATE DU 25 VENDEMIAIRE AN XI
17 OCTOBRE 1802
Paris, le 25 vendémiaire an XI de la République
Monsieur,
Les rapports de voisinage qui existaient entre la Bavière et la Suisse, et que doivent resserrer encore les nouvelles acquisitions que S. A. S. E. va faire en Allemagne, ont dû lui faire porter une attention toute particulière sur les derniers événements dont l’Helvétie a été le théâtre. Ce pays est depuis longtemps divisé. Une influence d’intrigue et d’argent y a empêché jusqu’à ce jour que le gouvernement établi par les suffrages du plus grand nombre, pût y prendre l’assiette et le pouvoir nécessaire à sa conservation.
Tant que l’opposition s’est bornée à des menées insidieuses et obscures, le premier consul n’a pas cru devoir intervenir dans des discussions auxquelles le temps et l’influence du repos général de l’Europe promettaient toujours de mettre un terme. Mais enfin les ennemis du peuple helvétique ont tenté une opposition d’éclat : le sang a coulé, et l’Helvétie a été menacée d’un bouleversement. Dans cette conjoncture effrayante, tous les vœux ont demandé la médiation du premier consul. Le pari même qui s’était armé contre le gouvernement, entraîné par l’opinion des hommes qu’il avait dû égarer pour les attacher à lui, se vit forcer de réclamer solennellement la médiation de la France.
Les puissances continentales voisines d’Helvétie n’ont pu envisager sans crainte les suites extérieures d’un désordre dont le foyer était établi dans ce pays, et dans cet état de choses, l’humanité, l’intérêt de la France, de l’Europe, demandaient que le premier consul se désistât de la détermination qu’il avait prise de ne pas se mêler des affaires de la Suisse. Il a parlé comme médiateur, comme ami, et l’Helvétie a été pacifiée. Le peuple est rentré dans ses foyers. Ces hommes simples et droits, voyant qu’ils avaient été abusés, ont menacé de leurs armes les chefs qui avaient chercher à diffamer la France dans leur esprit, et qui, dans leurs actes publics, s’étaient permis de l’outrager. Le mépris général fait aujourd’hui justice de leurs clameurs.
Tels sont, Monsieur, les faits que j’ai cru devoir vous communiquer. Le premier consul n’a pas dû, n’a pas voulu abandonner un pays qui a besoin de l’amitié de la France, et qui, sans le bienfait de son influence, eût passé en peu de temps par toutes les horreurs de l’anarchie sous l’ancien joug qu’il se sent heureux d’avoir brisé. Mais en même temps qu’il a reconnu la nécessité d’aider la nation helvétique à fixer enfin elle-même et d’une manière irrévocable, sa destinée constitutionnelle, il n’a pas cessé un moment d’envisager que la plus parfaite indépendance devait être la base de sa constitution. Le droit de s’organiser, acquis à l’Helvétie, est un des résultats glorieux de la guerre que la France a soutenue contre les plus fortes armées de l’Europe, et des traités qui l’ont terminée.
C’est parce que l’Helvétie tient ce droit des victoires et de la politique bienveillante de la France, que le premier consul veut aujourd’hui en protéger l’exercice, et s’assurer qu’une poignée d’émigrés turbulents, déserteurs des armées étrangères, et qui viennent de porter le fer et la flamme dans leur pays, ne réussiront pas à priver de leurs droits la presque totalité de leurs concitoyens. Ce n’est point par de tels hommes que le traité de Lunéville peut être invoqué en ce qui regarde l’Helvétie ; mais bien par la grande portion du peuple qu’ils auraient voulu opprimer, et dont le traité garantit l’indépendance. Ces hommes sont-ils une partie aussi estimable, aussi importante de l’Helvétie, que l’Argovie, le pays de Vaud, et les baillages autrefois sujets, dont la France a garanti les droits politiques, non seulement au traité de Lunéville, mais dans tous ceux qui, depuis la guerre, ont resserré les anciens liens de la France et de l’Helvétie.
On conçoit que ceux sont eux qui chercheront à répandre que la république helvétique pourrait être amenée par esprit d’imitation d’avoir avec le premier consul, les rapports qui l’unissent à la république italienne. Mais cette pensée est aussi loin de la prévoyance du premier consul, qu’opposée à toutes ses déterminations ; et son intention formelle est de ne concourir à l’organisation de la Suisse, que pour lui assurer une indépendance. Je me persuade, Monsieur, que vous voudrez bien transmettre à S. A. S. E. les communications que j’ai l’honneur de vous faire, et dont elle ne manquera point d’apprécier l’importance.
Recevez l’assurance de ma haute considération.
Ch.-Mau. De TALLEYRAND.





