

LETTRE
DU
PRINCE DE TALLEYRAND
AU
VICOMTE LORD CASTLEREAGH
SUR LES AFFAIRES DE NAPLES
DATEE DE VIENNE DU
19 DECEMBRE 1814
Milord,
Vous désirez que je vous fasse connaître quelle est mon opinion sur la manière dont je pense que les affaires de Naples devraient être réglées au congrès ; quant à la nécessité de les régler, c’est un point sur lequel il ne peut y avoir un moment d’incertitude dans vos idées comme dans les miennes ; car ce serait un sujet de reproche, et je dirai même de honte éternelle, si le droit de souveraineté sur un ancien et beau royaume comme celui de Naples, étant contesté, l’Europe unie pour la première fois (et probablement pour la dernière) en un congrès général, laissait indécise une question de cette nature, en sanctionnant en quelque sorte l’usurpation par son silence, et en paraissant approuver l’opinion que le droit le plus juste est celui de la force. Je n’ai pas besoin de parler à V. Exc. des droits de Ferdinand IV. L’Angleterre n’a jamais cessé de le reconnaître. Dans la guerre dans laquelle elle a perdu Naples, l’Angleterre était son alliée. Elle l’a été depuis et elle l’est encore. Elle n’a jamais reconnue le titre que la personne qui gouverne maintenant à Naples, a pris, ni le droit que ce titre suppose ; c’est pourquoi, en concourant à assurer les droits du roi Ferdinand IV, l’Angleterre n’a qu’une chose simple à faire, qui est de déclarer au congrès, ce qu’elle a toujours reconnu, que Ferdinand IV est légitime souverain du royaume de Naples.
Peut-être l’Angleterre, ci-devant l’alliée de Ferdinand IV, désire-t-elle l’être encore ? Peut-être peut-elle croire qu’il est de son honneur de l’aider de toutes ses forces pour lui faire reconquérir la couronne dont il avait été reconnu le souverain ? Mais ce n’est pas là une obligation qui puisse être attachée à l’action de reconnaître purement et simplement les droits de ce prince, parce que cette action de reconnaître un droit ne renferme naturellement d’autre obligation que celle de ne rien faire qui soit contraire à ce droit, et de ne soutenir aucune prétention qui puisse être élevé contre lui : elle ne renferme point l’obligation de combattre pour sa défense.
Il est possible que je me fasse illusion, mais il me paraît infiniment probable qu’une déclaration franche et unanime des puissances de l’Europe et la certitude obtenue par la personne qui gouverne en ce moment à Naples, qu’elle ne serait soutenue par aucune de ces puissances, rendrait inutile tout emploi de forces. Mais si le contraire arrivait, le roi Ferdinand n’aurait besoin que de ceux de ses alliés qui jugeraient devoir lui prêter leur secours.
Craindrait-on que dans ce cas la guerre ne s’étendit au-delà des limites du royaume de Naples, et que la tranquillité de l’Italie ne fût de nouveau troublée ? Craindrait-on que des troupes étrangères ne dussent de nouveau traverser l’Italie ? On peut obvier à ces craintes en stipulant que le royaume de Naples ne pourrait être attaqué par le continent italien. Il paraît que l’Autriche s’est engagé envers celui qui gouverne à Naples, à le garantir contre toute attaque de ce côté : si, comme on nous l’assure, l’Autriche n’a pris que cet engagement (et comment pourrait-on supposer que l’Empereur ait donné sa garantie contre les droits d’un prince qui est à la fois son oncle et son beau père, à la possession d’un royaume qu’il a perdu en faisant cause commune avec l’Autriche !). Elle ne peut être embarrassée pour concilier avec la justice et ses sentiments naturels d’affection, les engagements que des circonstances extraordinaires lui ont fait former.
Il me semble donc que nous pouvons remplir nos devoirs et servir en même temps nos intérêts, en satisfaisant à nos engagements, par un article ainsi conçu :
« L’Europe, réunie en congrès, reconnaît S. M. Ferdinand IV comme roi de Naples. Toutes les puissances s’engagent mutuellement, les unes envers les autres, à n’appuyer directement ou indirectement aucune prétention opposée aux droits qu’il a de prendre ce titre. Mais les troupes que les puissances étrangères à l’Italie et alliées de Sadite Majesté, pourraient mettre en marche pour le soutien de sa cause, ne pourront traverser l’Italie. »
Je me persuade, Milord, que V. Exc. est suffisamment autorisée pour qu’elle puisse consentir à cette clause : mais si vous jugez différemment, et si vous pensiez avoir besoin d’une autorisation spéciale, je vous prie de la demander sans délai, comme vous avez bien voulu me promettre de le faire.
Agréez, etc., etc.
Signé, le prince de TALLEYRAND.
MONITEUR N° 107 DU 17 AVRIL 1815 P. 435- PARIS





