

LETTRE
DE TALLEYRAND
AU CITOYEN CACAULT
MINISTRE DE LA LEGATION A ROME
EN DATE DU
19 JUIN 1802
SUR LA NOMINATION DU GRAND-MAITRE
DE L'ORDRE DE MALTE
CITOYEN,
L'exécution de l'article 10 du traité d'Amiens, en ce qui concerne l'élection d'un grand-maître de l'Ordre de Malte, mérite de votre part une attention spéciale.
Vous m'avez annoncé le 7 prairial [27 mai], que le résultat des votes de chaque prieuré, à l'exception de ceux d'Espagne, avait été apporté à Rome par un courrier venu de Pétersbourg, et que le ministre de Russie avait fait à son tour des démarches formelles, au nom de sa cour, pour déterminer Sa Sainteté à faire un choix parmi les candidats présentés.
M. Merry, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique, me fit passer, le jour même de l'arrivée de votre lettre, une liste de ces candidats. Il déclarait dans la note jointe à cet envoi, que les prieurés qui avoient concouru aux élections, s'étaient accordés à déférer pour cette fois, à Sa Sainteté, la nomination d'un grand-maître pris parmi les candidats ; que Sa Majesté Britannique était disposée à considérer comme valable une élection faite de cette manière ; que voulant être parfaitement d'accord à cet égard avec le gouvernement français, elle désirait qu'il agréât ce mode de nomination.
Le premier consul consent à ce que le choix d'un grand-maître parmi les candidats proposés par les prieurs soit, pour cette fois, déféré à Sa Sainteté. Il a regardé cette forme d'élection comme propre à éloigner toutes les difficultés que d'autres mesures pourraient faire naître dans les circonstances actuelles, et à accélérer l'exécution de toutes les clauses du traité d'Amiens qui déterminent l'organisation de Malte, et ses rapports avec les autres Etats.
Le premier consul a d'ailleurs saisi avec plaisir l'occasion de donner une nouvelle preuve de ses sentiments particuliers pour Sa Sainteté, et il a compté sur la déférence qu'elle avait pour lui ; mais il devient important que le Saint-Siège n'arrête son choix sur aucun candidat, sans l'agrément du premier consul, et sans avoir des données certaines sur les dispositions de ces candidats envers la France. La république ayant consenti à ne pas entrer dans la nouvelle composition de l'Ordre, c'est par les sentiments du grand-maître envers elle qu'elle doit chercher à recouvrer une partie de l'influence qu'elle avait à Malte. Je vous invite à me donner incessamment des renseignements sur les membres de l'Ordre qui ont obtenu les suffrages des prieurés, particulièrement sur ceux auxquels s'arrêterait de préférence le souverain Pontife, et à faire en sorte qu'aucune élection pour la grande-maîtrise n'ait lieu, avant que je vous aie fait connaître les dispositions du premier consul. Le choix de Sa Sainteté doit être d'autant moins gêné par les suffrages que les prieurés ont émis, que ces suffrages sont divisés. Je vous envoie la liste des votes qui m'a été communiquée par M. Merry. Elle ne comprend pas ceux de quelques prieurés d'Italie, qui sans doute vous sont déjà connus, et dont je vous prie de me faire part.
J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous m'avez adressées sur l'Ordre de Malte, et je les ai lues avec beaucoup d'intérêt. Continuez à me faire part de tout ce qui peut être à votre connaissance sur les moyens de faciliter l'exécution des clauses de l'article 10, et sur les rapports que Malte avait habituellement avec le Saint Siège.
Je m'occupe des démarches à faire pour obtenir l'accession de différentes puissances, sous la protection et la garantie desquelles est mise l'indépendance de toute l'île de Malte.
Paris, le 30 prairial an X [19 juin 1802]
Signé Ch. Maur. Talleyrand
in HISTOIRE DU PAPE PIE VII PAR LE CHEVALIER ARTAUD VOL. I
PARIS - ADRIEN LE CLERE - 1837





